La Suède, son modèle social-démocrate exemplaire, ses grandes blondes et ses paysages à couper le souffle… Autant d’images d’Uppsala que Millenium a tôt fait de réduire à néant. La sidérante fresque policière de Stieg Larsson fait écho à la nouvelle génération de polars qui ne perdent pas le nord.

Cette littérature en vogue n’en est pourtant pas à ses balbutiements. Se réclamant de la littérature prolétarienne (pensons au prix Nobel controversé de 1974 attribué conjointement à Eyvind Johnson et Harry Martinson) elle trouve son inspiration dans la dénonciation des milieux influents, s’attache à donner un regard inédit sur la société et le monde en se défendant d’être un genre marginal. Si en effet le polar est considéré, en France notamment, comme un sous-genre, il n’en est rien en terres scandinaves où cette littérature est portée aux nues. La bourrasque d’écrivains venus du nord n’a pas pas fini de souffler sur l’Europe…

stieg-larsson.jpgMillenium témoigne de cette vitalité du polar suédois. La trilogie est une “fresque (qui) fonctionne comme récit de plus en plus provocateur-et révoltant- du pourrissement à l’intérieur du système judiciaire” assure l’auteur. Le tome un, Les hommes qui n’aimaient pas les femmes, démêle un entrelacs de secrets entre milieux d’affaires et groupuscules fascistes tandis que le tome deux, La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette, thriller plus classique dénonce les réseaux de prostitution balkanique alors que le dernier volume,La Reine dans le palais des courants d’air, met au jour les manigances des services secrets suédois. ( suéDOA! L’intrigue n’est pas sans rappeler le très bon Citoyens Clandestins). Sujets qui n’ont aucun secrets pour Stieg Larsson, figure du journalisme économique suédois et rédacteur en chef d’Expo, revue et observatoire des manifestations ordinaires du fascisme. Mais s’il décrit les dérives d’une démocratie modèle, il délivre également avec Millenium l’alternative : une presse d’investigation indépendante à tout prix qui se jumelle à une écriture cathartique. Un credo assumé dans le choix de l’interpénétration des personnages fictifs et réels : le journal de Larsson, Expo se superpose à Millenium, journal économique impertinent entre Alternatives Economiques et Canard Enchaîné et (Carl)-Mikael Blomkvist à (Karl) Stieg-Erland Larsson.

Un style plus efficace que brillant, une écriture nerveuse qui tient le lecteur en éveil, une plume un brin cynique, tels sont les outils de Larsson. Ainsi le charme de cette trilogie ne tient pas dans ces histoires de capitalistes véreux somme toute éculées ni même dans la fluidité du style mais chez Mikael Blomkvist dit “Super Blomkvist”, journaliste d’investigation déchu et serial-séducteur et Lisbeth Salander, hackeuse surdouée et Fifi Brin d’acier gothique bardée de piercings avec qui, il forme un duo révolutionnaire dans l’histoire du polar. L’âme de Millenium réside dans ces deux personnages. L’intrigue semble prétexte à Larsson pour exhiber ses créatures. Le rédacteur en chef de Millenium détonne aux côtés de l’écorchée vive et c’est là la signature de Larsson et le succès de Millenium.

Le succès d’estime des débuts s’est mué en un phénomène éditorial sans précédents dans la littérature policière. Actes Sud qui a remporté la mise a même crée une collection pour l’occasion : Actes Noirs. Plus d’un million d’adeptes pour Millenium se gargarise la maison qui réalise là un joli coup. Ce succès tient davantage de l’engouement des libraires qui ont assuré un bouche à oreille efficace quand les critiques avaient remisé les 1900 pages de la trilogie au placard. Depuis les médias se sont ravisés et alimentent le phénomène à grands renforts de publicité. On parle déjà d’un polar mythique et d’aucuns l’ont couronné polar de la décennie! Et le funeste destin de Stieg Larsson, foudroyé par une crise cardiaque en 2004 après avoir remis le troisième volume de Millenium à son éditeur suédois, nourrit la légende. D’autant qu’un quatrième volet inachevé des aventures de Blomkvist et Salander hanterait le disque dur de Stieg Larsson! Y a-t-il une Lisbeth Salander parmi nos lecteurs? Qu’elle se manifeste d’urgence!

les-hommes-qui-aimaient-pas-les-femmes.jpgUne Lisbeth Salander autour de laquelle se constuit la trilogie. La couverture noire et rouge de cette saga policière est dédiée à Lisbeth de même que les titres renvoient à l’étrange histoire personnelle de la jeune femme. Tatouée et maquillée à outrance, une matraque à la main et le powerbook dans l’autre, Lisbeth est une fleur du mal qui envoûte et empoisonne quiconque approchera de trop près. Cette petite pousse d’une fragilité déconcertante est capable de tuer à mains nues. Larsson l’érige en victime de la cruauté des hommes, une figure quasi christique sacrifiée et s’inscrit donc dans la tradition du polar féministe mis en avant par James Ellroy. Ce triptyque dédié aux femmes a conquis les intéressées mais pas que. “Tout compte fait, cette histoire n’a pas pour sujet principal des espions et des sectes secrètes dans l’Etat, mais la violence ordinaire exercée contre les femmes et les hommes qui rendent cela possible.” avoue Blomkvist à sa propre soeur. Alors Stieg Larsson, l’homme qui aimait les femmes ?

Aurélie DELFLY

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Commentaire

  1. Lisbeth a dit le 14 oct 2008 :

    Parution le 15 octobre d’une enquête sur Millénium aux éditions du Toucan. Le Mystère du quatrième manuscrit par Guillaume Lebeau.

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