Richard MILLET, Désenchantement de la littérature, Gallimard, 2007

A l’origine de toute littérature se trouve sans aucun doute le mythe d’Orphée, poète qui charme le cœur des hôtes de l’Enfer et extirpe Eurydice des mains d’Hadès et de Perséphone. Eurydice est alors libérée à une seule condition : Orphée ne devra pas la regarder avant d’être sorti des Enfers. Aux portes des limbes, à peine revenu à la lumière, Orphée trépigne d’impatience et se retourne pour voir son aimée qui disparaît à jamais dans le royaume des morts. Ce que la postérité a gardé, ce n’est pas tant l’échec, le pêché d’orgueil d’Orphée, mais sa remontée victorieuse, l’enchantement du monde des morts provoqué par sa lyre. Le titre même du dernier ouvrage de Richard Millet fait écho à cette tradition en la prenant à rebours. Aujourd’hui la langue ne chante plus, les écrivains n’ont plus ce pouvoir d’action sur le monde et parler de littérature, c’est forcément évoquer un monde disparu. Là est le sens du désenchantement.

Quelque chose a disparu, les privilèges de l’écrivain, son élection au sein du monde, tout autant que le goût du public pour sa parole sacrée. Et pourtant, vaine tentative de justification, Richard Millet se refuse à figurer dans la liste des nostalgiques, déclinologues, et autres témoins amers : il n’est pas une « Cassandre pleine d’aigreur », mais plutôt un « veilleur ironique » qui constate l’effondrement des civilisations occidentales. Dans la prose de Millet, les propos politiques se mêlent aux réquisitoires littéraires. Reprenant un credo galvaudé, l’auteur constate le désintérêt littéraire croissant qui menace les sociétés contemporaines. Défendant le retrait et le silence comme conditions de l’écrivain moderne, Millet fustige les valeurs démocratiques qui nivellent les comportements et encouragent la « fadeur » littéraire qui triomphe actuellement (sic). Car, selon lui, si « la langue s’est du point de vue du style effondrée dans la démocratie », c’est que « le destin de l’individu est sa dissolution hic et nunc dans la masse ».

L’échec, la marginalité deviennent les vertus exemplaires de l’écrivain qui doit nécessairement, aux yeux de Millet, cultiver un esprit décalé : « L’écrivain serait celui qui, devançant inlassablement les condamnations émises par le nouvel ordre moral, se déprogramme lui-même, se voue à l’échec comme à une forme de salut ». Quitte à défendre la position politique de Handke, à reprendre à son compte les propos de Chateaubriand sur les dangers de l’islamisation de l’Europe, l’écrivain doit selon Millet multiplier les considérations intempestives. Au risque des amalgames, péché d’orgueil de l’écrivain désenchanté qui se croit capable de saisir les enjeux géopolitiques tout autant que les problématiques littéraires d’un regard d’outre-tombe. Le désenchantement autorise sans doute les débordements du langage, l’irresponsabilité de l’écrivain traitant librement des affaires courantes.

Désenchantement de la littérature se veut donc prophétique mais les lourdes références antimodernes qui ponctuent l’essai retirent à Millet toute originalité. Plutôt que de resservir un propos éculé sur l’effondrement des civilisations, l’auteur devrait sans doute cultiver cette vertu dont il se fait l’inventeur, après Blanchot, le silence. Et nous épargner, par la même, un énième traité sur le déclin de l’être humain.

Simon DAIREAUX

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