Jacques BOUVERESSE, Satire & prophétie : les voix de Karl Kraus, Agone, 2007

couverture-de-satire-prophetie.jpgLe national-socialisme n’a pas anéanti la presse, mais la presse a créé le national-socialisme. En apparence seulement comme réaction, en vérité également comme prolongement“. L’énoncé a de quoi défrayer la chronique. Il est l’oeuvre de Karl Kraus dans Troisième nuit de Walpurgis. Dans l’historiographie des guerres mondiales, peu d’auteurs ont livré une analyse aussi atypique du déterminisme belliqueux. Pourquoi la guerre ? Quels sont les phénomènes concordants qui ont pu décider de la saignée de 14 ? Karl Kraus répond : la presse. Ce journalisme pervers qui ne sait que monter, instrumentaliser l’information pour la transformer en scandale. Et dans ce cas, peu importe le nombre de morts, pourvu que ça fonctionne. Le propos de Bouveresse consiste alors à révéler les conséquences d’une telle “prostitution” de la presse. Alors qu’elle se présente toujours sous le visage de la victime innocente qui serait du côté des résistants, la sphère journalistique n’est rien d’autre que “l’auxiliaire du bourreau”. Pour ce qui est de la Première guerre mondiale bien sûr, mais encore aujourd’hui où les journalistes n’hésitent pas à servir d’appui aux dictatures en tous genres (p.86-87). Dixit Bouveresse.

De l’aversion du journaliste

Les quelques citations placées en excergue des premiers chapitres donnent le ton : “Tout est différent quand c’est imprimé. A quoi serviraient les journaux, sinon ?” (H. James) ; “L’imagination créatrice du peuple de la Grèce antique ne connaissait pas la littérature journalistique aujourd’hui et son armée. Si elle les avait connues, elle aurait imaginé, au pied du Parnasse, un marécage qui grouille de serpents, de crapauds, d’une faune abjecte de reptiles et de vermine de toute sorte. Ce marécage aurait été celui des rédacteurs de journaux actuels.” (Karl Eötvös). En lisant ces quelques imageries cinglantes, on comprend pourquoi le dernier Bouveresse a si peu retenu l’attention des journaux. Sans doute ce miroir réfléchissant glace-t-il le rédacteur en chef ou le chargé de rubrique. L’aversion manifeste de Bouveresse (suivant les pas de Kraus) pour le journalisme n’est pas nouvelle. Nous avons cité James et Eötvös, Kraus bien entendu, mais poursuivons la liste en intégrant la tradition critique française : Balzac ne montre-t-il pas dans Illusions perdues une franche animosité envers ce milieu pestilentiel, lui qui consacra quelques articles à la question. J’ajouterais Aragon dont la sévérité du propos rappelle le ton acerbe de Kraus. Voici le portrait du journaliste par Aragon dans son Traité du style : “Ne jetez pas [le journaliste] sur le pavé. Il pourrait vous en cuire, et vous auriez le lendemain un désagréable réveil en lisant votre nom écrit avec de la bave dans les Colonnes du Matin. Faites entrer le visiteur, mais seulement dans le vestibule. Si vous n’avez pas de vestibule, vous avez bien des cabinets d’aisance. En tout cas, jamais dans la cuisine, c’est malsain. Mettez des gants, couvrez votre tête […] et demandez alors poliment, mais sans platitude, ce qui vous vaut tel dérangement. N’écoutez pas la réponse, et dites à l’instant : Je verrai plus tard. Puis sans vous préoccuper davantage des propos tenus par le dangereux scolopendre, faites-le violemment sortir. Pour cela, usez de surprise, et ne vous y reprenez pas à deux fois. Ensuite partout où vous pourrez apercevoir la trace luisante de la méduse, passez la paille de fer, désinfectez l’air en brûlant du soufre, puis vaporisez quelque essence aromatique qui vous fasse oublier le remède aussi bien que le mal.”1. La liste serait longue et fastidieuse, mais ces quelques passages disent bien la profonde inimitié du critique (écrivain ou philosophe) à l’égard du journaliste. Dans son essai, Bouveresse analyse avec précision les dangers d’un journalisme de mauvaise qualité, celui qui transforme la réalité sous l’arbitraire de la “phraséologie creuse“(p.128). Dans une chronique datant de 1913 (Die Katastrophe der phrasen), Kraus annonce l’avènement de ce langage de presse qui “permet de nier ou de transformer à volonté la réalité“. La responsabilité des journalistes devient immense dès lors qu’on considère que l’événement, les fameux “faits” rapportés ne sont pas tant des morceaux de vérité que des montages sensationnels, artifices créés dans le but de séduire (au sens ancien de tromper) le public. La réflexion de Bouveresse se poursuit ensuite autour de la question des médias actuels dans un chapitre acerbe sur les rapports de proximité entre la presse et les organes politico-économiques (voir “La satire krausienne et la réalité d’aujourd’hui”).

Des bienfaits de la satire

Revenons au titre de l’essai de Jacques Bouveresse : Satire & prophétie. D’un côté la critique de l’époque présente, de l’autre l’annonce de l’avenir. La satire nous intéresse plus particulièrement. Le registre satirique est une arme ô combien attestée dans la tradition littéraire latine et européenne. A quoi tient l’efficacité de la satire comparée à d’autres formes de comique comme la parodie, l’ironie ou encore la dérision ? Cela tient sans doute à sa force de frappe dirons-nous. De tous temps, de Juvénal à Hegel, la satire a divisé les critiques. L’abbé Cotin considérait que son “animosité particulière” ne pouvait que la desservir (Lettre sur la satyre, 1663) tandis que Boileau reconnaît que ce genre “plaît à quelques uns, et choque tout le reste“. Ce qui gêne surtout, c’est le caractère ad hominem de la satire. Un individu, ou groupe d’individu, est nommé, démasqué et raillé sans qu’aucune prudence éthique ne soit prise. Plus intéressante pour notre propos est la définition qu’en donne Hegel dans ses Cours d’esthétique : la satire “accentue le contraste qui existe entre le monde réel et ce que devrait être le monde vertueux“. Karl Kraus reprend ce principe de la révélation du constraste. Comme le montre Bouveresse, il dévoile le décalage entre les discours de bonne intention et la réalité perverse qui se cache sous ce voile enchanteur. Cet art du double jeu serait selon Kraus l’apanage du prêcheur libéral. Timms, biographe de Kraus souvent cité par Bouveresse, montre les dangers que comporte ce souci satirique : “Un raciste qui proclame ouvertement son hostilité aux Juifs peut, selon la conception [de Kraus], apparaître comme moins sinistre qu’un intellectuel libéral qui trompe son public pour son propre profit financier“. A cette occasion, Bouveresse revient sur les rapports ambigus de Kraus à l’égard de l’antisémitisme sont il aurait quelque peu minoré la portée. Juif lui-même, Kraus a semble-t-il eu du mal à se situer par rapport à la menace hitlérienne, pris dans un dilemme ainsi résumé par Bouveresse : “Comment un écrivain juif peut-il réfuter l’antisémitisme sans donner l’impression qu’il défend simplement les intérêts juifs ?“. Sans tomber dans l’écueil de la justification facile, l’auteur semble avoir quelque mal à comprendre tous les parti-pris idéologiques de Kraus.

La “banalité du mal”

Ce qui intéresse Kraus par dessus tout pourrait se traduire en un mot : la démystification. Toujours chercher à révéler les faux-semblants dont se parent les discours politiques et journalistiques. La dénonciation de ces mensonges éthiques conduit Kraus à identifier, après Hannah Arendt, les risques de la banalisation du mal. La mythification de la période guerrière orchestrée par les organes de presse et les milieux politiques apparaît ainsi des plus dangereuses. Dès 1919, Kraus se livre à une “démystification impitoyable de la mythologie de l’héroïsme, qui s’efforce de substiituer le culte du héros, dont le sort est digne d’envie, à la pitié due à la victime et au mépris que méritent ses assassins” (p.72). Le poilu mort au combat ne serait finalement que la “victime d’une duperie mortelle” (Kraus). La relecture de Kraus par Bouveresse apparaît donc des plus éclairantes dans la mesure où l’époque actuelle n’est pas si éloignée de l’entre-deux guerres dépeint par Kraus. Le développement des médias associé à une culture libérale entraînent à plus forte raison une banalisation du mal, une pratique du double discours et un maniement dangereux de l’éthique. Certes, Bouveresse exagère les traits de ses cibles, voit des dérives latentes là où rien encore ne se dessine. Mais c’est aussi le sens du titre de son essai : satire & prophétie.

Simon Daireaux

  1. Aragon, Traité du style, [1928], L’Imaginaire, 2004, p.23-24 []
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