Joël JULY, Esthétique de la chanson française contemporaine, L’Harmattan
Quelqu’un l’avait déjà dit
Commençons par le plus savoureux. Nous sommes à la page 152. Depuis quelques pages, Joël July analyse les liens de parenté entre la chanson des années 60 et la Nouvelle scène actuelle. Après quelques parallèles attendus, il entreprend plus sérieusement de montrer la filiation discrète entre Barbara et Carla Bruni autour d’une thématique bien nommée : le “lyrisme échevelé”. L’auteur précise quelques lignes plus bas : “Pourquoi Carla Bruni ne se trouve-t-elle pas assez lyrique? Parce que, comme Barbara, à côté de la femme sentimentalement déchirée, elle se campe en délurée mutine, excessive et croqueuse d’hommes. Carla Bruni aime aimer. Elle le dit et ça se sent. On retrouve chez elle une sorte d’érotisme épiderrnique, qui vante la caresse et joue avec les peaux et les creux du corps.” Plusieurs pages démontent ensuite le système Bruni, pour relever des parentés textuelles insoupçonnées. Malgré ces remarques fort justes et pertinentes au demeurant, il semble difficile de pousser trop loin le rapprochement. Joël July semble oublier que la chanson, c’est d’abord et avant tout un coffre. Et le filet de voix de Carla n’est plus alors qu’un faible écho de l’intonation violente, aussi pure que ciselée de la dame brune. Le débat est clos.
Du neuf avec du vieux
Dès le seuil de son essai, Joël July met en évidence l’orientation de sa recherche. Loin de proposer un panorama exhaustif de la chanson française, il dit préférer s’en tenir à un corpus restreint. Cette démarche subjective ne s’en veut pas moins ambitieuse comme en témoigne la variété des angles d’analyse et des formes musicales proposés. “S’attaquant à tout le répertoire contemporain, cette étude court le risque de la partialité et de la schématisation, mais elle ne demande qu’à servir d’appui à des analyses plus fines et plus détaillées.” Comment prétendre, en effet, à l’exhaustivité face à une matière en devenir permanent ? La méthode de July ne peut que satisfaire son lecteur dès lors que la musique actuelle se trouve sans cesse mise en perspective avec le répertoire passé, celui des années 60-70, qui a vu le triomphe d’un art aux confins de la musique et de la poésie. Pour analyser les invariants et les ruptures de la Nouvelle scène française, July se concentre sur des phénomènes soit purement formels (les rimes, les tropes, les rythmes), soit thématiques. Il repère notamment les “négligences rimiques” chez certains compositeurs actuels, parmi lesquels Mickey 3D, Raphaël ou Pauline Croze ou constate au contraire le caractère ostentatoire de la rime chez Jeanne Cherhal ou Vincent Delerm. La chanson est ainsi appréhendée tant dans ses jeux de formes que dans ses élans poétiques. Au final, comme le précise l’auteur, “les années 2000 réussissent à concilier le textuel et la popularité, imitant en cela la période historique des années 50“.
L’impossible regard
S’attaquer à la scène française actuelle … Sur ce point, chapeau; et l’effort de July est on ne peut plus louable. Analyser comme il le fait la production de chanson contemporaine relève quasi de l’exploit tant la variété des textes est manifeste. Néanmoins, il aurait sans doute été préférable de s’en tenir à un répertoire plus limité. Pourquoi, par exemple, vouloir à tout prix inclure le rap français dans le corpus d’étude ? Concernant ce genre musical, les illustrations sont plus que limitées : IAM et Abd El Malik sont-ils franchement représentatifs de la scène rap contemporaine ? Au même titre, on demeure perplexe en voyant côte à côte certaines pointures de la variété française et des chanteurs plus confidentiels de la Nouvelle scène. Le corpus, démesuré et hétérogène, gêne la lecture de l’ouvrage qui peine d’ailleurs à tirer quelque conclusion claire. July l’avoue au terme de son opus. Il ne s’agit là que de “considérations éparses”. Certaines de ces “considérations” auraient sans doute mérité un examen plus minutieux, autour de la question du jeu. Les artistes contemporains jouent en effet avec les textes du répertoire classique (Brel, Ferré, Barbara, Brassens, Gainsbourg …), jouent aussi avec les mots, jouent enfin à jouer quelqu’un, l’amuseur, le trouble fête, la mutine (!), le poète maudit … Joël July aurait pu s’en tenir à ces quelques aspects pour donner unité et cohérence à son propos. Ses derniers mots emportent malgré tout notre adhésion. S’il a entrepris cette étude de style, c’est dit-il, pour “mettre au jour que les artistes de l’an 2000 s’ancrent envers et contre tout dans une observation sociale et réaliste qui ne perd jamais de vue une mise en dérision et un sens du ludique“. “A l’envers, à l’endroit” aurait dit Bertrand Cantat …
Simon DAIREAUX

“la chanson, c’est d’abord et avant tout un coffre”
mmmm,rien n’est moins sûr que ça. Qui à dit que la chanson c’est avant tout un coffre?