Cormac McCarthy, La Route (Éditions de l’Olivier, 2008)

On ne saura rien des origines de l’apocalypse dans La Route de Cormac McCarthy, à part ceci : des « tempêtes de feu » (p.164) ravageuses, déchaînées, ont eu raison de l’humanité. Ultime salve divine cherchant à condamner pour de bon des créatures décidément trop imparfaites ? Ou geste humain, trop humain, aux conséquences irréversibles ? En tout cas, La Route nous livre « l’accablant contre-spectacle des choses en train de cesser d’être.» (p.234). Et ce « contre-spectacle » se dote d’un chromatisme élémentaire, mais révélateur : La Route est un ouvrage en noir et blanc, traversé de bout en bout par d’étranges paysages simultanément carbonisés et enneigés. Tout se fond, enfin, dans cette cendre - dans ce gris qui est, peut-être, plus que le noir, la couleur du néant - qui recouvre tout, contamine tout - jusqu’à la couleur de la mer.Dans ce qui reste du monde, seuls quelques survivants subsistent : des barbares pour la plupart qui, frustrés de n’être pas à l’origine de ce big bang terminal, cherchent à se réapproprier le monde par la violence - dans ce qu’elle a de plus sordide, de plus atroce, de plus macabre, figurée dans des scènes courtes, mais à la stupéfiante intensité1 . Les deux personnages principaux, un homme et son fils qui resteront innommés, appartiennent eux au clan des « Gentils » - peut-être même sont-ils les seuls à le former, derniers représentants d’un Bien vacillant et précaire.

Chaque jour, l’homme et l’enfant décomposent leur journée de façon identique. Marcher vers le Sud, manger, chercher de quoi manger, trouver un endroit sûr pour dormir, faire du feu, manger encore, dormir enfin. Cette vie, réduite à l’essentiel, continuellement traquée par un Mal informe mais omniprésent, est habilement rythmée par des dialogues, épurés à l’extrême, qui réussissent à maintenir ces deux êtres hors de l’animalité, tout en les délivrant du fardeau de l’angoisse. Chaque dialogue, ou presque, est initié par l’enfant, ce dernier semblant incarner un nouveau paradoxe tragique, où la candeur côtoie la terreur, l’ignorance la lucidité. Chaque dialogue, ou presque, se clôt par un acquiescement juvénile : qu’importe que la parole du père soit mensonge, tant qu’elle est promesse de vie.

Sur cette Terre dévastée, pillée, ne subsistent que des infrastructures informes, squelettes métalliques témoignant d’une ère déchue. Partout, dans les rues, dans les maisons, des objets, des choses - car tout ce qui était vie n’est plus, ou presque plus. Dans un caddie dérisoire poussé à bout de bras, l’homme et son fils entassent, amassent tout au long de leur fuite : la propriété ne semble avoir jamais été aussi nécessaire. Parfois, la question de l’illégalité se pose encore : ces objets, cette nourriture, les prend-on ou les vole-t-on ? La fin de tout justifie-t-elle l’impunité ?

On se doutera que, dans ce livre, l’espoir ne tient qu’une place médiocre : sauf si l’espoir peut se résumer au refus de la résignation. C’est aussi dans ce sens qu’il est possible d’interpréter cette errance interminable : l’immobilité serait une forme d’abandon, de mise en danger de l’intégrité physique comme morale. Cette marche en avant est autant une fuite que le signe ténu d’une foi : car La Route, à défaut d’être une nouvelle parabole, développe discrètement de possibles interprétations bibliques (l’enfant-messie, les « porteurs de feu », le manichéisme et la complexe question du maintien du Bien et du Mal dans un monde sans foi ni loi, le jeûne, l’ascétisme,).

Au fil des pages plane la référence, parfois désinvolte, souvent arbitraire, toujours efficace, à ce « revolver » qui se présente comme le dernier recours face à l’adversité cannibale : sa mention régulière sème le doute, intrigue, attise. Ce « revolver » semble le dernier symbole du choix dans un monde dont la marche nous est imposée ; il incarne paradoxalement ce qui reste de vie, en tant qu’instrument de la finitude (de soi comme de l’autre).

Qui connaît Cormac McCarthy ? Son oeuvre, déjà conséquente, est souvent comparée - à juste titre - à celle d’un Faulkner (mais on se permet aussi des rapprochements avec Steinbeck, Stevenson, ou encore Beckett). Certains de ses livres (De si jolis chevaux, La Route) ont été récompensés par de célèbres prix (respectivement le National Book Award en 1992, le Pulitzer en 2007). Enfin, Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme sera bientôt sur les écrans , adapté par les frères Coen. La Route est sans conteste un chef-d’oeuvre, stylistique d’abord, dans cette épure perpétuelle qui réduit la prose à une quintessence éclatante. Thématique ensuite, dans la mesure où McCarthy, malgré le caractère topique de son sujet (la post-apocalypse), ne tombe jamais dans le cliché, développant au contraire une réflexion personnelle et neuve sur l’humanité, ses possibles, ses travers, mais aussi, ses limites.

Sophie C. HEBERT

  1. Quelques exemples : p. 98-99 ; p. 171 []
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Commentaires

  1. Julie C. a dit le 22 fév 2008 :

    Je pense qu’il y a une dimension que vous oubliez dans votre critique, dimension qui me semble d’autant plus importante qu’il s’agit d’une clef de lecture fondamentale (pour moi) : le dépouillement du langage se vérifie tant chez l’auteur que chez les protagonistes du roman, comme si McCarthy voulait montrer que la perte du langage, du Logos, du Verbe, était indissociable de la montée de la barbarie.

    Je pense qu’on ne peut pas éviter le fait que McCarthy désire montrer ce qu’est une société dans laquelle Dieu est oubliée.

    Ce n’est bien entendu qu’une interprétation personnelle.

    Cette dimension est malheureusement oubliée par M. Assouline ou dans la chronique de Pierre Monastier - dont la grande qualité de plume fait vraiment plaisir à lire - publiée sur Snobinart : http://www.snobinart.com/guide/fiche/138

    Cordialement,

    Julie

  2. Sophie C. Hébert a dit le 22 fév 2008 :

    Chère Mlle,
    Sauf erreur, je n’ai pas oublié de parler du Logos et de son dépouillement (cf. le second paragraphe de l’article). Mais en effet, j’aurais dû davantage creuser cette perspective. Allons-y.
    Concernant “la perte du langage”, votre analyse est convaincante, mais pas suffisante. Dans l’univers de La Route, je m’accorde avec vous, le Logos est perdu ; mais pourquoi ? A mon sens, parce qu’il est devenu inutile. La barbarie n’a pas besoin du Verbe pour se manifester, de même qu’on pourrait interpréter cette absence comme le signe de l’innommable. Cette perte n’est pas présentée par le texte comme dramatique, mais presque comme naturelle, allant de soi.
    Pour vous, “McCarthy décide de montrer ce qu’est une société dans laquelle Dieu est oubliéé (sic)” : tout d’abord, je ne pense pas que McCarthy présente une “société”, mais bien au contraire les conséquences de l’absence de société, ou de tout type d’organisation humaine (sorte d’avertissement détourné contre tout type d’individualisme) ; ensuite, Dieu n’est pas véritablement oublié dans La Route, puisque son fondement, la foi, reste intact, et même semble décuplée. Dieu n’est pas mort chez McCarthy mais à reconstruire : c’est ce possible dont l’enfant est porteur.
    Cordialement,
    Sophie C. Hébert

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