Un parfum de Berliner Ensemble
Comme la Shen-Te de La Bonne Âme du Se-Tchouan (1939), Puntila est un personnage double, dédoublé en deux persona antithétiques. Le riche propriétaire aux réactions de classe, égoïste et calculateur, violent et arbitraire, souffre d’ « accès » de sobriété. Pour se soigner, Puntila se livre à une ivrognerie joyeuse, pleine de rencontres et de grands sentiments. Ce canevas, que développe Brecht durant son exil finlandais de 1940, est le prétexte à des scènes vives et cocasses, très proches du jeu farcesque de la commedia dell’arte. Aucun « choc de cultures » n’était donc à craindre dans la rencontre entre le fantasque Omar Porras et le didactique Bertolt Brecht. Plus encore, les trajectoires d’Omar Porras et de l’auteur de Mère Courage et ses enfants étaient faites pour se croiser : même recherche d’un décor sobre et simple mais pleinement signifiant, expressif et stylisé, ou expressif parce que stylisé ; même goût des costumes aux matières palpables1 ; une propension au grotesque plus affirmée chez Porras que chez Brecht, pour le moins, un intérêt commun pour la tradition comique du théâtre européen.
Après notamment La Visite de la vieille dame de Friedrich Dürrenmatt et El Don Juan d’après Tirso de Molina (créés au Théâtre de la Ville en 2005), le metteur en scène colombien propose un spectacle moins complaisant pour son public : si l’efficace des pièces du Teatro Malandro (fondé par Porras à Genève en 1990) tient essentiellement aux effets comiques appuyés et à l’investissement physique (remarquable) de ses acteurs, Maître Puntila et son valet Matti flatte moins les goûts de son public tout en affirmant une esthétique propre (dans les décors, les costumes, la gestuelle des acteurs, le timbre de leurs voix…) , à la fois grandiose et grotesque, baroque et ridicule.
« Un homme sans humour n’est pas un homme »
La prestation profondément comique de Jean-Luc Couchard est à souligner : ivrogne exubérant ou tyran domestique, ce Puntila n’est pas manichéen car le Puntila positif est difficile à prendre au sérieux dans ses déclarations les plus libertaires comme « [l]e Puntila serait simplement pour moi un capitaliste, et vous savez ce que je ferais de lui ? Dans une mine de sel, j’aimerais le fourrer, pour qu’il apprenne ce que c’est que le travail, le parasite2 ». Et Matti, - interprété par une Juliette Plumecocq-Mech aux accents de l’inspecteur Colombo - le valet qui balaie l’ascenseur social comme une illusion, qualifie son maître non d’homme mais de « presque » homme. Chez Brecht, les personnages sont rarement ou bons ou mauvais, mais ils ont - sont - des caractères que leurs conditions sociales ne déterminent pas exclusivement. Le spectacle confirme en tout cas le statut de classique moderne dévolu à Brecht.
Romain LABROUSSE
- Nous pensons ici aux articles que Roland Barthes a consacré aux représentations du Berliner Ensemble en France, notamment « Les maladies du costume de théâtre », Théâtre Populaire, mars-avril 1955, ou « Sept photos modèles de Mère Courage », Théâtre Populaire, 3ème trimestre 1959, repris dans Roland Barthes, Ecrits sur le théâtre, Seuil, coll. « Points », 2002. [↩]
- Bertolt Brecht, Maître Puntila et son valet Matti, traduit par Michel Cadot, Théâtre complet, volume 5, L’Arche, 1976, p. 127. [↩]

Commentaires
Faire un commentaire :