Effet de mode
Depuis quelques semaines, Drieu la Rochelle revient à la mode. Celui qui se rangeait dans la famille des «socialistes fascistes» se trouve en première ligne de l’actualité littéraire. Dès septembre, le « feu follet » est revenu dans l’air du temps. L’édition de sa correspondance avec Victoria Ocampo, militante antifasciste argentine, a permis de (re)découvrir une facette originale de Drieu la Rochelle : sa tendresse, ses amitiés venues d’horizons divers durant l’entre-deux guerre, autrement dit une complexité sous-estimée1 . Depuis décembre, l’Herne édite de son côté de courts textes de Drieu, issus de son Journal ou d’autres écrits, tandis que son deuxième roman, Blèche (1928) est sorti en collection « L’Imaginaire » (Gallimard). Autant dire que l’actualité de celui qui collabora au régime de Vichy, est des plus florissantes. Difficile d’avancer des raisons à ce phénomène éditorial. Hasard ou coïncidence ? Depuis quelques décennies désormais, la France nourrit, on le sait, une curiosité sans borne pour la période de la seconde guerre mondiale. Le succès des Bienveillantes l’an passé en a été le révélateur le plus efficace. Mais cette raison en elle-même paraît peu convaincante. La plupart des écrits publiés montrent le Drieu d’avant guerre, un Drieu plus ou moins« fréquentable » pourrait-on dire. Les motivations se trouvent donc ailleurs, sans doute dans un souci de réhabiliter l’œuvre d’un homme qui choisit de mourir volontairement en 1945, et dont l’œuvre n’allait pas lui survivre.
« Un Hitler avorton »
Confession (L’Herne) rassemble plusieurs extraits de textes rédigés entre 1927 et 1940, soit entre la publication de Blèche et celle de Gilles, roman narcissique qui a fait la gloire de l’auteur autrefois. Malgré l’indigence éditoriale de cette collection (« Carnets »), les échantillons d’œuvres présentés fournissent un accès privé à la personnalité de Drieu la Rochelle. Soucieux de mettre en avant sa psyché, autant dans son Journal que dans ses œuvres de fiction, l’auteur révèle ses fragilités, le complexe d’infériorité qui le mine depuis tout jeune, son drame personnel sur fond de sentiment de persécution, comme ces moments où il se sent « visité par la peur », ou d’autres durant l’enfance où il se sentait « une petite chiffe délicate ». Ce grand corps sec, séducteur invétéré cachait donc une âme de victime. Une pauvre âme qui se nourrit de fantasmes de domination : « J’étais passé à côté de la chose que je savais essentielle qui était d’être une brute capable de tenir tête aux brutes ». La drague, le sexe, autant d’activités compensatoires, le fascisme ordurier aussi et surtout. Le racisme et l’antisémitisme de Drieu ne seraient autres que les formes perverses d’un ressentiment. Les maux d’une victime fasciné tout autant que dégoûté par la force dont il est privé. La violence, Drieu la condamne lorsqu’elle s’applique à la société des travailleurs : « La guerre moderne n’est qu’un aspect de la soumission de l’homme à la machine. C’est une usine à peine plus folle que les autres : c’est simplement la société industrielle et citadine à son paroxysme, broyant les nerfs et les cours. » Mais il légitime et autorise par avance les pugilats antisémites. « Il y a en moi un Hitler avorton » déclare-t-il dans Confession. « J’ai vécu dans une stérilisation terrible de certaines parties de moi-même » ajoute Drieu. Selon l’heureuse expression de Michaux, difficile d’être « un bon chef de laboratoire » et de « bien gérer son ‘‘moi” ». Remarquez, tant mieux pour l’humanité.
L’écriture de son Journal est à coup sûr le lieu où le moi hitlérien de Drieu s’est le mieux exposé. La preuve par l’exemple : « Avant tout, [les juifs] me répugnent physiquement. Bien sûr. Mais ensuite, je les trouve peu intelligents, peu profonds. Et pas du tout artistes. Privés de goût, de tact. » (2 octobre 1939). Comme tout antisémite de cette période, la parole n’apprécie pas les détours, on ne se cache pas derrière des figures d’atténuation. Pire encore, et là encore, c’est un trait récurrent - on en trouve les traces chez le Céline pamphlétaire : le juif est partout, et le pouvoir est son complice : « De Gaulle est un maître de cérémonie embauché par les Juifs pour agrémenter leur rentrée en France. Les Juifs aiment le particule. » (12 janvier 1944). Cette parole de la vitupération, la haine raciale, demeure toujours solidaire d’un complexe d’infériorité. Faute de pouvoir frapper physiquement, Drieu choisit la force de son discours : « L’impossibilité de lever le bras, de frapper, de m’opposer à un individu. Être un individu ! Quelle prétention incompréhensible pour moi. C’est pourquoi je voudrais écrire des romans qui soient la légende des individus, comme il y a eu la légende des dieux. »2 . Le personnage hypostase de l’auteur s’inscrit donc dans cette logique de la sublimation. En lisant ces quelques phrases, on ne peut s’empêcher de penser au Genet de Journal du voleur, dont le narrateur avoue sans crainte une fascination pour la milice nazie et qui déclare construire ses personnages comme autant de « moi-légendaire »3 . Bien entendu, le parallèle Drieu / Genet ne saurait aller plus loin ; il serait trop dangereux d’entrer dans l’épineux débat des idées politiques de Genet.
Blèche, un roman trop classique
Quant à Blèche, second roman de Drieu la Rochelle, paru en 1928, il n’est sûrement pas le manuscrit génial retrouvé dans un coffre. De facture classique, il ressemble à un Mauriac par son souci extrême d’entrer dans la psychologie des personnages, et n’ouvre aucune voie sur un plan formel. Un personnage, Blaquans, journaliste au Catholique, suspecte sa secrétaire, Blèche d’avoir volé des boucles d’oreilles appartenant à sa femme. Le récit est un long monologue intérieur de Blaquans, et plus précisément l’histoire de la « complicité trouble » qui lie le personnage à Blèche. La plupart du temps, le lecteur subit le soliloque intérieur de Blaquans, analyste de ses sentiments et de ceux des autres. Un extrait concernant Blèche : « Pourtant, je commençais à avoir de la curiosité pour cette fille qui vivait depuis un an auprès de moi. Cette curiosité s’empêtrait encore dans des formules trop simples qui en disaient long sur ma barbare insensibilité : je me creusais la tête pour savoir lequel de nous deux avait tyrannisé l’autre. N’avait-elle voulu entrer dans ma vie et s’y installer assez habilement pour y devenir, sans que je m’en aperçoive, inexpugnable ? » (p.93-94). Hormis ce drame relationnel, Blèche est traversé par quelques formules curieuses : sur le ressentiment, « Les jolis sentiments sont des coulisses où sont refoulées les pensées déplaisantes » (p.56) ou encore sur le sentiment religieux : « Les églises sont vides, nos cœurs sont vides, mais nos esprits bouillonnent encore dans l’antique creuset » (p.106). Ces quelques passages ne sauvent pas l’ensemble, peu probant. Sans doute en raison de la mauvaise fortune du roman psychologique des années 40, souvent voué aux oubliettes. Peu importe, Drieu la Rochelle renaît quelque peu en ce moment, lui qui, pourtant, se pensait « né trop tard dans une France trop vieille ». Serait-ce le destin de ce feu follet, de reparaître par intermittence …
Simon DAIREAUX
- Victoria Ocampo, Drieu, Préface de Julien Hervier, Paris, Bartillat, 2007 [↩]
- Drieu la Rochelle, Journal, p.39 [↩]
- Voir Journal du voleur, Folio, p.133, «Que ma vie devienne légende, c’est-à-dire lisible et sa lecture donner naissance à quelque émotion nouvelle que je nomme poésie. Je ne suis plus rien qu’un prétexte. » [↩]

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