Tahar Ben Jelloun, Sur ma mère, Paris, Gallimard, 2008
Avant la lecture, un frisson : le titre qu’a choisi Tahar Ben Jelloun rappelle évidemment cet opus d’Albert Cohen, Le livre de ma mère - texte poétique, pathétique, tragique, en un mot : qu’on ne lit qu’une fois. Mais les premières pages de l’ouvrage de Tahar Ben Jelloun donne un tout autre ton : le sujet est bien autobiographique, et tragique à sa manière, mais il est délivré avec tant de tenue, de pudeur, que la confidence, bien que personnelle, ne semble pas toucher à l’intime - mais ce n’est qu’une impression.
Pour Lalla Fatma, la mère de Ben Jelloun, « le temps et le réel ne s’entendent plus » . Atteinte de la maladie de la mémoire (« Comment s’appelle cette maladie ? Alzheimer ? (…) Qu’importe le nom à donner à cette maladie. A quoi servirait-il de la nommer ? » ), sa vie est une suite alternée de moments de lucidité, de plus en plus rares (au cours de la maladie, au cours de l’ouvrage), et de moments de délire, où ce qu’elle croit être le présent est en réalité fait d’un souvenir passé : elle se revoit enfant, prend son fils Tahar pour son frère, veut mettre des vêtements qu’elle n’a plus depuis longtemps. Ce que cette alternance lucidité/délire a de terrible, c’est qu’elle est incontrôlable, ne peut être pressentie et qu’elle est vouée immanquablement à disparaître au profit du délire - et cela, même la malade le sait, s’excuse de ces moments d’absence, cherche à maintenir coûte que coûte une dignité qu’elle sent s’échapper.
La narration mime cette alternance : en romain, le présent, qui voit se détruire peu à peu une mémoire en sursis ; en italique, le passé de cette yemma, reconstruit à partir des bribes de souvenirs afin de fixer ce qui peut l’être encore. Ainsi, Tahar Ben Jelloun recompose la destinée de sa mère à partir du rythme des mariages et des naissances et ranime par l’écriture une vie en train de s’éteindre - mais aussi une époque : sa mère a connu l’occupation du Maroc, la guerre d’indépendance, et des coutumes qui ne s’observent plus aujourd’hui. Mais peu à peu, cette alternance narrative disparaît : reconstruire le passé, l’imaginer, aurait peut-être été une façon de fuir sa propre douleur, si bien que Ben Jelloun fait finalement le choix de la restitution prosaïque de la réalité, préfère le présent de cette mère qui lutte avec son âme et dont le corps, lui aussi, s’oublie. Or, près de sa mère, observant tous ses traits, écoutant toutes ses paroles - soliloques où la mémoire s’emballe, dans lesquels les phrases semblent ne plus avoir de fin, où toutes les temporalités de l’être humain sont étrangement réunies -, Ben Jelloun ressent parfois de la pitié, souvent de l’ennui, mais jamais de dégoût, faisant face à cette femme qui le désarme, mais qui reste sa mère. Il explique cette attitude : « Nous devons à nos parents cette soumission qui peut paraître ridicule ou inadmissible psychologiquement en Occident. (…) De leur part cet amour peut être excessif ou possessif. (…) Mais cela n’autorise pas le manque de respect, un respect qui veut dire de l’affection et une sorte de soumission irrationnelle. Cela s’appelle l’amour filial. C’est un lien qui ne supporte aucune comptabilité. On le vit comme un don de la vie et on fait tout pour en être digne et fier. »
Il n’est pas étonnant que Tahar Ben Jelloun ait choisi de dédier son livre à ses propres enfants : Sur ma mère propose une réflexion sur les difficultés de la transmission familiale. Il faut d’abord « se faire à la mort » - la philosophie de la mort de Lalla Fatma (p. 61) est une grande leçon… de vie : sa foi l’empêche d’avoir peur, et son seul souhait, ce sont ces funérailles splendides qu’elle a longuement imaginées. Malgré la mort, il faut réussir à maintenir une forme de mythologie familiale qui est aussi signe d’appartenance : « Je ne sais pas d’où cela vient, mais l’inquiétude est une constante dans la famille. Elle est transmise des parents aux enfants depuis plusieurs générations. La peur, l’idée de a perte, la hantise de l’accident. ». Il faut enfin - et surtout - composer avec une histoire familiale dont on ne connaît jamais tous les recoins - la mémoire embrouillée de Lalla Fatma fait émerger des îlots de souvenirs inconnus pour ses auditeurs, qu’ils prennent dès lors pour de la folie, mais qui restent troublants dans leur manifestation : qui est ce Mostafa, qu’elle prétend être son enfant et que personne ne connaît ? A qui sont ces enfants dont elle dit qu’on les lui a arrachés du sein ? La mémoire flanche : la conscience n’arrive plus à retenir ce qui est su et ce qui devrait être tu. Est-ce ce qui était refoulé qui resurgit ? Ou bien la mémoire qui invente, par peur de trop oublier ? « A moi de deviner cette vie. » Parfois, Ben Jelloun réussit à greffer ses propres souvenirs à ceux de sa mère : c’est alors un vaste « Je me souviens » qui s’impose, mêlant des souvenirs anciens, légers ou graves (des cornes de gazelle en forme de pénis à l’emprisonnement dans un camp disciplinaire de l’armée) , à d’autres, plus récents (cette « trahison » dont sa mère l’avait toujours averti et dont Ben Jelloun a fait un livre). Cette imbrication mémorielle est enfin un hommage immense et intense : sa mère a créé en lui des souvenirs, ce qu’elle lui a appris lui-même l’a transmis et en révèle l’origine. Elle a compris, coups de force maternels dans lesquels jouent toujours l’instinct, le bon sens et l’amour, les enjeux de son métier d’écrivain, alors qu’elle-même ne savait pas écrire.
Deux autres personnages féminins majeurs composent le personnel narratif de l’ouvrage et font toutes les deux figure de miroirs antithétiques de Lalla Fatma. La première, c’est une paysanne nommée Keltoum, femme dure, mauvaise, voleuse et cynique, et qui chaque jour et chaque nuit s’occupe de la malade, à tel point que ce dévouement semble incompréhensible. L’autre, c’est la mère d’un ami de Ben Jelloun, Zilli, femme noble et riche, en forme malgré son âge, voyageant, se cultivant, une sorte de mère idéale dans son autonomie et son intelligence (et que son fils raille et conspue pourtant). L’une par sa nature, l’autre par sa culture, sont radicalement opposées à Lalla Fatma : chacune à leur manière, elles représentent une forme d’injustice que Ben Jelloun cherche à mettre en lumière. Cette injustice, morale et sociale, est toujours à mettre en rapport avec la mort : Keltoum est animée par un fond de méchanceté, mais elle vit ; Zilli a été comme préservée sa vie durant par un confort qui réussit à prolonger la vie, comme prise depuis sa naissance dans un cercle de vie vertueux que rien ne semble pouvoir briser. Cette note dysphorique traverse l’ouvrage, signe d’une conscience désabusée, pas assez pieuse pour se satisfaire de la justice du paradis, et trop lucide pour ne pas vouloir analyser les effets immanents de ce déséquilibre ontologique.
Inutile de commenter les dernières pages de Sur ma mère : encombrée de ses souvenirs lointains, et comme sollicitée par tous ces morts dont elle croit qu’ils lui rendent visite, Lalla Fatma sombre dans une sorte de léthargie qui lui sera fatale. Car cet ouvrage est aussi un livre-tombeau, dont la vérité réside dans la démonstration mesurée du sentiment, dans la justesse sans outrance de l’analyse et dans l’humilité permanente de l’auteur face au sujet qu’il traite : qualités devenues rares dans un monde où « Rien de trop est un point/Dont on parle sans cesse, et qu’on n’observe point. »
Sophie C. Hébert

Tout d’abord je vous remercie d’avoir analysé “sur ma mére”.
Je suis fasciné par les romans de TAHAR BEN JELLOUN,car pour moi c’est un ambassadeur du monde arabe avec son style réaliste et magique. youssef