Jacques BOUVERESSE, La connaissance de l’écrivain, Agone, 2008
Une connaissance pratique
Le titre même de l’essai de Jacques Bouveresse, in extenso, avait de quoi nous arrêter : La connaissance de l’écrivain. Sur la littérature, la vérité & la vie. S’agirait-il une fois encore d’une énième tentative philosophique pour tenter de dégager l’essence de la littérature, ce message de vérité tant honni par les littéraires ? Une fois parcouru, puis lu, le lecteur sort rassuré, l’optique de Bouveresse n’étant pas celle d’un métaphysicien venu tirer la littérature du côté de sa pureté transcendantale. L’originalité de l’auteur est justement de s’inscrire au croisement de la philosophie et de la littérature et de concevoir plus précisément la fiction comme une «connaissance pratique» qui n’est pas, explique-t-il, « comme celle de la science théorique, propositionnelle et qui a un rapport direct avec la question de savoir comment nous pouvons ou devons vivre » (p.63). Autrement dit, plutôt que de faire de la littérature un énoncé gnomique, Bouveresse analyse son contenu éthique (« comment nous pouvons ou devons vivre »). Pour affronter la question de la vie humaine, la littérature s’avère en effet l’outil d’analyse le plus pertinent dans la mesure où elle exprime « sans les falsifier, l’indétermination et la complexité qui caractérisent la vie morale » (p.54). Pour effectuer cette réflexion complexe, le philosophe s’appuie sur un Panthéon littéraire plutôt attendu. Sont convoqués ces auteurs qui ne se sont pas simplement contenté d’écrire des histoires mais qui ont, de manière décisive, jeté des ponts entre leur art, la vie et la vérité. Parmi les noms cités à plusieurs reprises, relevons Musil, Proust, Dickens ; on peut noter, par ailleurs, l’absence de Sartre, figure pourtant hybride d’écrivain-philosophe. Sans doute, peut-on avancer une raison à cela : l’auteur de La Nausée pense plutôt la littérature comme engagement là où Bouveresse réfléchit à la dimension éthique, et pas seulement politique, de l’écriture.
Les ennemis de Bouveresse
A voir l’homme en conférence (en ouverture du récent salon des Sciences humaines notamment), on ne se méfie pas de sa tendance polémique, profondément subversive. Son livre précédent, Satire & prophétie : les voix de Karl Kraus (Agone, 2007), faisait pourtant déjà froid dans le dos, tant la charge critique se montrait virulente. Bouveresse voyait notamment dans le journalisme des années 30 le grand responsable de la Seconde guerre mondiale. Dans La connaissance de l’écrivain, il n’est fait qu’allusion à ce propos, précisément pour témoigner de la sécheresse imaginative du journalisme : « Un des reproches principaux que Karl Kraus adresse à la presse est précisément d’avoir tué l’imagination, et du même coup la sensibilité, ce qui a rendu possibles des catastrophes, qui pouvaient sembler à première vue inconcevables, comme celle de la Première Guerre mondiale, pour ne rien dire de celles qui ont suivi. Kraus qualifie les meurtriers de l’imagination de meurtriers de l’humanité elle-même » (p.166). Le procès intenté à un journalisme qui aurait trop souvent eu le désir de monter les individus les uns contre les autres doit-il être aussi sévère ? La question est ouverte mais nous nous avouons plus que sceptique sur cette révision historiographique. En règle générale, l’extrémité de certains points de vue de Bouveresse n’arrête pas le lecteur. L’imagination ne cesse en effet de croître dans nos sociétés, et le fait, le petit fait vrai devient l’obsession de tout le monde. A rebours de cette tendance au crime de la fiction, l’auteur s’emploie à réhabiliter le pouvoir de l’imaginaire, non pas un imaginaire au repos (celui des philosophes) mais « une forme d’imagination active et même parfois hyperactive » (p.93).
Bouveresse ne règle pas seulement ses comptes avec la famille des journalistes corrompus. Sa pensée de la fiction se construit en réaction à plusieurs courants critiques : premièrement, et ce de manière attendue, Bouveresse lance une charge contre les tenants d’une conception religieuse de la littérature. A cet égard, Danièle Sallenave fait figure de proie facile. Elle ne ferait, selon lui, que réciter un « verbiage idéaliste », et, plutôt qu’une théorie, développerait une forme de « bigoterie philosophico-littéraire » (p.25). A l’opposé de cette vision religieuse de la littérature, les vrais théoriciens du littéraire se trouvent eux aussi épinglés. Le structuralisme et ses émules sont dans la ligne de mire de Bouveresse. Le mépris de la réalité psychique ou sociale condamne la théorie littéraire à refuser aux fictions toute forme de pouvoir et de vérité. Là sans doute se trouve l’écueil de tout formalisme. Bouveresse privilégie plutôt un rapport existentiel à la littérature, les livres étant pour lui un moyen d’éclaircissement de la texture du réel. Citons Proust pour conclure : « Ce que nous n’avons pas eu à déchiffrer, à éclaircir par notre effort personnel, ce qui était clair avant nous n’est pas à nous. »
Simon Daireaux
Revue de presse :
- L’article de Robert Maggiori pour Libération, « Philosophie du roman »

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