De la fiction dans nos sociétés
Chronique
# 1
La littérature a-t-elle quelque chose à nous dire ? Propose-t-elle sans le savoir un mode de connaissance inédit scrupuleusement ignoré dans nos sociétés ? A ces questions, plusieurs réponses en formes d’interrogations infinies. La chose est récente, avouons-le, mais il semblerait que la littérature retrouve un peu de ses pouvoirs, de son mordant, en définitive de sa force d’action sur le monde. Plusieurs événements sont à souligner sur ce point : la récente Leçon inaugurale d’Antoine Compagnon au Collège de France intitulée « La littérature, pour quoi faire ? », l’intervention de Jacques Bouveresse en ouverture du salon des Sciences Humaines sur le thème « Connaissance et littérature » et la sortie de son ouvrage La connaissance de l’écrivain (Agone, 2008). Mais à côté de ces réflexions sur la «morale pratique» de la littérature, le discours traditionnel qui voue la fiction à ses vertus divertissantes ne cesse d’enfler au point qu’on doute sérieusement de l’écho des bonnes paroles du Collège de France.
Reprenons les enjeux du débat. La fiction comprise comme synonyme de littérature ici, renvoie à la mimèsis chère à Aristote. Antoine Compagnon y revient dans sa Leçon inaugurale. Qu’est-ce qui fait que nous ne sommes pas faits « pour vivre comme des brutes », que l’animal et nous, ça fait deux ? La faculté mimétique répond Compagnon : « C’est grâce à la mimesis - traduite par représentation ou par fiction de préférence à imitation - que l’homme apprend, donc par l’intermédiaire de la littérature entendue comme fiction »1 . Se représenter, représenter le monde, c’est sans doute dans cette distanciation, cette activité réflechissante, que l’être humain apprend sa dignité. Sur le mode de la dérision, de la critique, de la satire, mais aussi de la célébration des belles choses, dans une contemplation muette. La représentation est une gamme d’harmoniques subtile.
Mais voici le couac. Le goût de la représentation n’est plus d’actualité. Bouveresse, dans son récent essai (Connaissance de l’écrivain) prend appui sur Dickens pour en donner la preuve incontestable. Le philosophe oppose plus précisément deux régimes : celui des faits et celui de la fiction. Tandis que le premier donne à voir et à entendre la réalité dans sa plus pure banalité (le réel médiatisé), le second offre des possibilités d’action, s’avère en somme un réservoir utopique : « Nous avons besoin, pour juger raisonnablement, et même rationnellement, dans la sphère publique aussi bien que dans la sphère privée, non pas seulement de faits mais également de possibilités »2 . Revenons à Dickens dont le personnage de Gradgrind dans Temps difficiles incarne le tyran des Faits : « Nous espérons avant longtemps un comité des faits, composé de commissaires des Faits qui forceront les gens à ne considérer les Faits et rien que les Faits. »3 . L’imagination littéraire, sa puissance subversive notamment, est sensiblement placardée par les doctes des Faits. Les micro trottoirs, les images captées sur l’instant, le journalisme populiste, toute cette religion du FAIT tend à faire disparaître le medium mimétique. A peine demeure-t-il présent à la Une des quotidiens à travers les dessins de Plantu et autres caricaturistes de renom. Mais n’est-ce pas inquiétant que la représentation se limite par-ci par-là à un vague grossissement de traits ? Pensons à l’imaginaire bien plus riche des journalistes du XVIIIe siècle, à l’univers des Spectateurs étudié par Alexis Lévrier par exemple.
Cette frénésie de l’information au plus près des gens touche tous les médias (votre information, votre météo etc.), de gauche ou de droite. N’en déplaise à certains (dont Jacques Bouveresse sans doute), ce poison de « fait », cette créance d’une vérité de l’image brute, de l’opinion anonyme et donc juste (sic), se retrouve à tous les étages. Des Paris Match de gauche que deviennent certains organes de presse à la dangereuse manipulation médiatico-idéologique d’autres médias de droite, l’improbable objectivité du fait contamine la majorité des quotidiens, hebdo ou mensuels. A côté de ces « faits refaits » au goût de l’école de chacun, la fiction aurait une vertu : nous sortir de ce trafic de la vérité pour nous faire accéder à l’impertinence d’un jeu avec la réalité. Et tant pis si on occulte certains détails croustillants. Aristote le précisait déjà dans sa Poétique : « Il est en effet moins grave d’ignorer que la biche n’a pas de cornes que de manquer, en la peignant, à l’art de la représentation » (Aristote). Traduisons en langage moderne : amis journalistes, mettez des cornes à vos biches, peignez, peignez sans cesse pour éviter de vous enfermer dans l’illusion réaliste qui n’est autre qu’une manipulation de ladite vérité.
Simon Daireaux

BRUTALITE JOURNALISTIQUE
La religion du fait
N’est qu’un barbouillage grossier
De travesti qui s’ignore tel
Se prétendant objectif
Du haut de ses colonnes de marécages
Les yeux emplis de tourbe
Se mirent dans leurs propres reflets
Soupesant avidement
Chaque grain de poussière
Que le vent promène galamment