Falstafe, dans une mise en scène de Claude Buchvald au théâtre de l’Odéon …

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Un sac de mots

Ecrit en 1975 après Le Babil des classes dangereuses et La Lutte des morts, Falstafe a été crée pour et par le Théâtre National du Gymnase à Marseille, dans une mise en scène de Marcel Maréchal, en février 1976. Il s’agit d’un texte de jeunesse « d’après Henry IV de Shakespeare » comme l’indique le titre complet de la pièce, dans lequel Valère Novarina, non seulement condense en une centaine de pages les deux parties du Henry IV (1597) du grand Will mais cherche sa propre langue en la confrontant à celle de Shakespeare.

Il en résulte un texte moins déroutant que celui des œuvres les plus récentes de Novarina : la distribution ne change pas au long des dix-huit scènes de la pièce et le texte, charnu et fluide n’est pas aussi saturé de réflexivité que La Scène (POL, 2003) ou L’Acte inconnu (POL, 2007). Centré sur la figure carnavalesque d’un chevalier déchu par sa paillardise, Falstaff, devenu Falstafe chez Novarina, cet opus oppose, d’un côté, la rigueur austère de la vie politique, de l’autre, les frasques hédonistes du prince Harry, - futur Henry V, joué par Mathieu Genet, convaincant dans son rôle de freluquet trop fragile pour la couronne - , livré à la vie d’expédients que Falstafe lui montre en exemple.

La tourmente de l’Histoire

Dans la mise en scène de Claude Buchvald, experte de l’œuvre novarinienne puisqu’elle a créé Le Repas au Centre Georges Pompidou en novembre 1996, L’Avant-dernier des hommes au Théâtre d’Evreux en mars 1997 et L’Opérette imaginaire au Quartz de Brest en septembre 1998, cette opposition est soulignée par des tables de cabaret munies de trappes propices à des jeux farcesques et, pour les scènes de palais, par des cimaises rouge carmin descendant des cintres sur un fond musical grave.

Les deux sphères ne tarderont pas à se mêler et l’insouciance de Falstafe et de sa bande de « trousseurs, coupeurs de bourses, chevaliers de la lune1 » sera vite ternie par la guerre qui voit s’affronter Henry IV (Jacques Bailliart, drapé dans un prémonitoire Union Jack) et les princes félons ligués à l’Ecosse. Les scènes de guerre rappellent ici Mère Courage et ses enfants dans la mise en scène d’une guerre selon le point de vue des « petits ». Dans un retournement comique, ce sont les petits, pas nécessairement héroïques, qui défont les puissants.

« Y aura-t-il encore des gibets quand tu seras roi d’Angleterre, Harry ? »

Néanmoins, la force transgressive de Falstafe n’apportera aucune révolution et avec le rétablissement de l’ordre et de la couronne d’Angleterre sur la tête d’un Henry, le chevalier-bouffon n’assistera pas au règne des voleurs et des hommes libres mais à la sanction de son rêve, sous la forme de son bannissement absolu et de sa pendaison. Loin de se réduire à « une barrique à figure humaine, sac de toutes les bestialités, boyau gonflé de tous les vices […] ce gueux suborneur abominable et bas, ce dindon empiffré de farces jusqu’au col, ce paquet boursouflé de toutes les infamies, ce vieux Satan blanchi, ce fou couvert de rides2 », Gilles Privat est un Falstafe qui sait faire sortir de son ventre « plusieurs sacs de mots » et se montre émouvant dans sa défense forcenée du syndrome de Peter Pan. Hors de la norme et de la loi, Falstafe se définit lui-même comme « le monde entier3 ».

Si les scènes de comédie sont animées d’un burlesque très efficace et d’un rythme effréné (on pense également à la langue fleurie des personnages féminins joués par Christine Vézinet et Marie Ballet), les scènes les plus sérieuses pâtissent d’une hésitation entre un jeu solennel de tragédie et un grandiloquent héroï-comique. Ce suspens, pertinent dans les répliques fortement épiques de Percy (le tonitruant Jean-Christophe Folly), l’est peut-être moins pour le reste du personnel politique de la pièce. Texte de jeunesse avons-nous dit, texte shakespearien dans lequel les grandes thématiques novariniennes s’imposent déjà : la dimension charnelle du mot et le, plutôt les, trous.

Romain Labrousse

  1. Valère Novarina, Falstafe, scène II, Théâtre, POL, 1989, p. 535. []
  2. Ibid., scène V, p. 557. []
  3. Ibid., p. 558. []
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