Mort et ressuscité

Chronique

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Edouard Levé est mort, cela fait quelques mois déjà, et son livre, Suicide, sort aujourd’hui en librairie. Son suicide et ce livre-testament, écho d’un refus du monde, nous engagent à relire l’avis des écrivains sur la mort volontaire. En ont-ils vraiment un d’avis les écrivains sur le suicide ? Il faut, pour se faire une idée, dénicher ce bijou de dossier sur le suicide dans un numéro de 1925 de la revue Le Disque vert. Plusieurs écrivains étaient invités à répondre à la question de la mort volontaire. Chose étonnante, aucun ne manifeste un goût particulier pour le suicide. Ni Marcel Arland, ni Antonin Artaud, ni René Crevel, ni Edmond Jaloux, personne en fin de compte capable de défendre l’idée qu’il faut en finir une bonne fois pour toute. Le texte le plus atypique est celui d’Henri Michaux qui ne croit pas au suicide. Lui qui a tout au long de son œuvre célébré le pouvoir de la métamorphose se trouve déjà pris à son jeu dans ce numéro de 1925 : « C’est là l’horrible drame de qui se suicide par désespoir et lassitude de tout. Il veut finir avec tout, passer à zéro, et le voilà qui, ce faisant, se remet à sait-on quelle expérience, quelle création, nouvelle vie ». Plus loin, Michaux étaye sa thèse, exemple à l’appui :

« Supposez un fœtus humain qui, le huitième mois, veuille se soustraire à son milieu amniotique, et qui y parvienne. Suicide !
Le voilà. Il vient à l’air. C’est un bébé, un bébé avant terme. C’est tout ce qu’il a gagné, d’être plus tôt un homme !
Va, suicidé, tu auras bien pareille surprise !
»

La surprise du suicidé, c’est donc de continuer à vivre. Imagine-t-on l’état d’esprit d’un suicidaire au moment de passer à l’acte, et, du suicidaire au suicidé, un pas seulement, celui de l’espoir de devenir autre chose, une gloire, un génie pour la masse qui ne l’a pas compris de son vivant. Pour Michaux, le suicidé ne sera qu’un prématuré, c’est le comble de la mise à mort, mais pour les autres, ces écrivains qui ont projeté, médité leur projet de cavale, il semble que ce soit une affaire de gloire. C’est ainsi que Montherlant met en scène le suicidé, sous les traits d’un mythique Pérégrinos :

« Alors criant d’une voix forte :”Je m’abandonne à mes génies”, et c’était le cri de tous ceux qui se jettent à la nature, ou aux bêtes, ou à la divinité, à n’importe quoi pourvu que ce ne soit plus l’homme, [Pérégrinos] entra, par la porte du feu, dans les majestés de la disparition totale » (Aux fontaines du désir).

« Pourvu que ce ne soit pas l’homme », le message est clair, pour un antimoderne comme Montherlant, le génie n’est pas de ce monde, époque de nivellement démocratique (déjà), et, s’il faut devenir un grand homme, ce n’est pas par la « porte étroite » qu’on fera son entrée mais bien par la « porte du feu ». Cette puissante mythologie, fantasmagorie du suicide a de tout temps eu son pouvoir de fascination. On ne se suicide pas toujours pour des raisons strictement personnelles, la littérature, l’art en général jouent un rôle indéniable dans le choix de la mort volontaire. L’«effet Werther» est bien connu en suicidologie : en 1774, une épidémie de suicides chez les jeunes allemands a été provoquée par la publication du roman de Goethe où le jeune Werther se tue par dépit amoureux. On peut penser que celui de Kurt Cobain a eu certains échos dans les milieux des jeunes rockeurs, ou celui de Sarah Kane, dans l’univers des arts vivants. Sans doute ceux-là n’ont pas les mensurations de l’humain, et c’est une autre dimension qui s’ouvre alors, une autre dimension et sa colonie de suiveurs.

Les déçus de la vie s’accomplissent dans la mort, le refrain est connu, « qui a manqué sa vie peut réussir sa mort » (Montherlant, Ibid). Le refrain est connu mais pas la chanson. Chaque écrivain suicidé a développé un rituel personnel de célébration de la mort volontaire. Terminons notre propos par une référence au dernier disparu en date, Edouard Levé. Son suicide fut prémédité, la preuve dans son texte Œuvres, suite de scénarios disposés en fragments numérotés. Un de ces 533 fragments raconte :

« Des têtes en glaise à l’effigie d’écrivains et d’artistes servent, encore fraîches et modelables, de visages témoins lors de la reconstitution de leurs morts violentes. Puis elles sont cuites. Jean Eustache, Roland Barthes, Albert Camus, Nicolas de Staël, Pier Paolo Pasolini, Ana Mendieta, Gilles Deleuze »

Tous morts, par accidents ou volontairement, tous reconstitués. Le propos de Michaux, qui vous semblait absurde, prend tout son sens ici. Suicide n’est qu’un mot, on n’en finira pas avec notre tradition judéo-chrétienne, époque oblige, il est mort, il est ressuscité. Les « têtes en glaise » sont « encore fraîches et modelables ». ça bouge là dedans, c’est vivant. Et ça retombe ensuite, les têtes sont « cuites ». Curieuse trajectoire tout de même de la tête suicidaire …

Simon Daireaux

 

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