Richard Millet, L’Opprobre : essai de démonologie, Gallimard, 2008
Le Désenchantement de la littérature, avait, lors de sa publication, provoqué un véritable tollé dans le monde de la critique littéraire - preuve, s’il en était besoin, que les lettres pouvaient encore soulever polémique, déclencher querelle, être encore, tout simplement, matière à disputatio. A sa manière, Millet proposait une Défense de la langue française, un ouvrage, soyons honnête, vivifiant pour l’esprit. Les attaques - il n’y a pas d’autre mot - envers cet essai furent innombrables, et souvent d’ordre éthique : autrement dit, les critiques se portèrent finalement moins sur les idées développées au sein de ce texte que sur leur représentant, à savoir Richard Millet lui-même.
Désir honnête et scrupuleux de restituer à son lecteur les grossièretés critiques qui ont accompagné son dernier texte ? Ou plaisir malsain de ressasser en ricanant ce qui a définitivement fâché ? Les premières pages de L’Opprobre, le dernier essai de Richard Millet, dressent la liste, longue et laborieuse, mais finalement - n’est-ce pas aussi ce que cette énumération suggère ? - éminemment consensuelle, des qualificatifs qu’une certaine critique littéraire a cru bon d’attribuer à l’auteur du Désenchantement de la littérature. Avec L’Opprobre, Millet s’arroge donc le droit légitime de répondre à ses contempteurs qui, pour l’occasion, deviennent, dans son imaginaire profondément empreint de manichéisme, des « ennemis » à abattre, des « agents du Démon » à neutraliser dans des phrases assassines.
Richard Millet pique, titille, exacerbe, agace, ironise, renchérit, en somme persiste et signe : la fureur de son Verbe atteint un paroxysme que ne connaissaient pas ses ouvrages précédents. La colère qui le porte, mais aussi cette conscience farouche d’être le dernier porteur d’une vérité que seule une lucidité hors du commun peut révéler, étranglent, asphyxient une syntaxe, toujours parfaite, souvent complexe, malaisée parfois. La profération, la vitupération, tout comme la vérité générale et universelle, ne peuvent, en dernier recours, que s’exprimer dans le fragment : à quoi bon édifier autour de ma thèse une argumentation solide si personne ne me comprend ? Pourquoi lier ensemble des idées, former un système, si la critique décide de n’en retenir qu’une partie et, de surcroît, de la déformer ? Voilà ce que, formellement, l’auteur de L’Opprobre semble nous dire.
Ainsi, Richard Millet atomise, en quelque sorte, ses thèses - il n’est pas exclu que ce soit aussi pour les rendre plus « digestes » à son lecteur. Car, ce que permet l’écriture par fragments, c’est aussi de fragiliser la mémoire de lecture : l’alternance et les effets multiples de variatio permettent de disperser l’attention du lecteur. Les fragments évoquent, suggèrent, affirment : ils se dispensent de la contrainte qu’est le développement et s’auréolent d’un caractère irréfutable et implacable. La vérité, pour Richard Millet, ne se prouve pas, elle se dit - quitte à rester incompris.
Plutôt, ce n’est pas une vérité, mais des vérités qui sont énoncées - c’est en tout cas ainsi qu’elles se présentent dans L’Opprobre. Il y a, d’abord, la vérité métatextuelle, celle que l’auteur énonce sur son propre ars scribendi (par exemple, cette façon qu’il a de se purifier dans l’écriture en se (re)plongeant dans la sacralité de la langue et de sa syntaxe) et qui fait commencer beaucoup de fragments par « Écrire, c’est… ». Il y a, ensuite, la vérité plus généralement littéraire, celle qui se penche sur l’état actuel de la littérature, particulièrement sur le roman contemporain, dont Millet dénonce la médiocrité, l’inanité, le risque même qu’il représente, mais aussi le déclin qu’il symbolise. Il y a, enfin, ce que l’on pourrait appeler faute de mieux la vérité politico-historique qui s’attache à lier ensemble déclin de la littérature et démocratie et ce qui, selon Millet toujours, la compose actuellement (libéralisme, immigration, règne du Spectacle généralisé, illusion de l’égalité et de la paix entre citoyens comme entre les peuples, multiculturalisme), ce qui lui permet de parler du « délabrement spirituel de l’Europe », de la « décadence occidentale ». Millet associe aussi déclin de la littérature et médiocrité humaine : cette dernière ne touche pas seulement, selon Millet toujours, les écrivains contemporains, mais plus largement « les Français », dont l’univers mental et l’absence de lucidité sont dignes d’être méprisés. Florilège : « En vérité que pourrais-je aimer dans une France qui s’oublie elle-même comme une malade et dont je méprise le peuple ? » (p. 15), « Peuple braillard, mesquin, émasculé, mais le cerveau encore tiraillé entre Versailles, New-York et Moscou, les Français refusent à grands cris toute idée de sélection, alors qu’ils révèrent comme de grands prêtres les sélectionneurs des équipes de sport nationale » (p. 58), « Si je leur trouve aujourd’hui une qualité (aux Français), c’est leur peu de sérieux, et leur insignifiance, et encore, celle-ci est-elle bruyante. » (p. 76), « Le Français est fidèle à son chien » (p. 79), « Tout ce que je dis de la France, de la nullité de sa culture, de son agonie intellectuelle, un récent numéro du Times le clame à la face du monde » (p. 173).
Autrement dit, c’est lorsqu’elles cherchent les causes du déclin de la littérature que les idées de Richard Millet deviennent problématiques : même si Millet revendique sans cesse son souhait d’être, envers et contre tout, politiquement incorrect - ce qu’on ne lui reproche pas, d’ailleurs -, son ton frôle souvent un excès qui, chez un homme qui se définit comme « barbare par excès de raffinement » (p. 147), jure un peu… S’il est, comme il le prétend, le dernier représentant des valeurs de courtoisie, d’élégance, et de tenue propres à une certaine culture française, dont la langue serait le paradigme, pourquoi se laisser aller à la vulgarité qu’il condamne ? Que sa cruauté s’acharne, vengeresse, contre ses adversaires, soit. Mais la généralisation idéologique auquel Richard Millet cède parfois dessert indéniablement et son propos et lui-même. Enfin, certains fragments seront insoutenables aux lecteurs mécréants : l’intensité de la croyance religieuse s’accompagne parfois d’une intolérance intolérable. Nous avons relevé, au fil de notre lecture, un tic stylistique éloquent : Richard Millet ponctue fréquemment son texte de « donc » (« la jeunesse à tendance sociale, donc vulgaire », p. 96, « un récit de gauche, donc idéaliste, c’est-à-dire nihiliste », p. 139), de « c’est-à-dire » (« Le bonheur est une idée païenne - c’est-à-dire petite-bourgeoise », p. 150) et de « soit » (« Il ne s’agit pas cependant de céder à la stylisation, si proche de l’idéalisation, soit des ruses du Diable », p. 99) qui favorisent une pensée « en raccourcis », réunissant des éléments que la prose ligote entre eux, grâce à sa capacité démonstrative, mais dont le lien réel semble plus lâche…
Ces trois « vérités », qu’on pourrait dire respectivement soutenues par l’écrivain, l’éditeur et l’homme enfin, sont toutes motivées par un même refus : celui de « l’horizontalité ». L’horizontalité, c’est une des façons qu’a l’être de considérer le monde qui l’entoure. Dans cette perspective, les idées, ou les seules perceptions, restent planes, comme nivelées. Pour Richard Millet, cette horizontalité possèdent des causes politico-religieuses : elle est née de l’avènement de la démocratie ou plutôt de la dégradation de celle-ci en démocratie libérale, elle s’explique avec la mort de Dieu, c’est-à-dire avec l’extinction progressive de la foi, et plus spécifiquement de la croyance catholique - ce qui peut se résumer ainsi : « la Technique, le Système, le Spectacle, le Nihilisme obscurcissent le monde » (p. 20). Ce dégoût du monde tel qu’il est s’exprime en termes très violents : Millet veut « faire face », est « en guerre », voudrait anéantir les écrivains « insignifiants » « et ce serait une erreur de ne pas leur écraser la tête » (p. 155), se présente comme « un meurtrier en puissance » (p. 174)… Ce qu’il manque dans le monde selon Richard Millet, c’est une verticalité, un Dieu qui ferait lever la tête, des hommes qui domineraient, par le savoir qu’ils détiennent, d’autres hommes, des livres qu’on serait enfin en mesure de hiérarchiser selon leur qualité littéraire, des idées qui prévaudraient sur d’autres grâce aux valeurs qu’elles déploieraient. La morale en négatif que nous propose Richard Millet - exhiber les Démons, dire où est le Mal, pour signifier à ses lecteurs ce qu’ils doivent refuser - nous pose un double problème : d’abord, parce qu’elle prend appui sur une vengeance personnelle (on ne peut pas, au sein d’un même ouvrage, même s’il se déploie par fragments, et régler ses comptes et induire de sa rancune une vision du monde) ; ensuite, parce que ses idées sont comme parasitées par une mise en scène de soi problématique.
Banni, isolé, exclu, tels sont les termes que Richard Millet emploie pour définir sa position dans le champ littéraire actuel et plus généralement en France. Il écrit : « Je me situe toujours ailleurs » (p. 17). Mais dans un dédain souverain, et grâce à l’orgueilleuse idée qu’il se fait de lui-même, il exalte et revendique ce qu’il nomme son « apartheid mental ». Cette mise à l’écart initiale, volontaire, recherchée même (« être scandaleux par auto-exclusion de l’espace public », p. 162, le terme apparaissait déjà p. 95), est entérinée, depuis quelques années, par les réactions de ses pairs. Elle est interprétée par Richard Millet comme une preuve de sa supériorité - inutile de dire qu’elle lui permet aussi de faire parler de lui. On ne s’attardera pas sur le côté parfois doucement paranoïaque de certains fragments : l’illusion d’être le seul à détenir ce que tout le monde a perdu, une langue, une foi, une culture, lui permet de revêtir son œuvre d’un vernis particulier, fait d’unicité et d’élévation. Conscience étrange mais sincère de l’écrivain Millet ou habile stratégie auctoriale fomentée par l’éditeur qu’il est aussi ? Parfois, la nostalgie pointe, « nommer (…) c’est (…) marquer une estime dont je cherche en vain un écrivain qui me la témoigne. » (p. 56), comme si c’est isolement n’était pas complètement assumé : « Quand on ne me réprouve pas, on me passe sous silence - autre manière d’injure. » (p. 101).
Osons, pour finir, une comparaison. Il est étonnant qu’Henry de Montherlant n’apparaisse jamais dans l’intertexte, en tous points classique, qui prend place dans L’Opprobre. Pourtant, il serait intéressant de rapprocher ces deux figures. Dressons rapidement la liste des équivalences entre la pensée de Montherlant et celle de Millet. Du point de vue de la posture auctoriale, les similitudes sont multiples : tous les deux expriment l’orgueil éprouvé à être ce qu’ils sont (p. 12), exploitent la figure filée du « moine-soldat » (p. 21), rappellent cette volonté de se « désolidariser » de l’humanité (p. 54, 172) en se présentant toujours comme des écrivains « à-côté ». Thématiquement, les ressemblances sont tout aussi frappantes : ils font tous les deux référence au cante jondo de la langue (p. 89), soulignent l’omniprésence d’une guerre qu’on mène symboliquement et qui, représentant les vertus de virilité, de force et de puissance, ne peut qu’aider à redresser les moeurs et la qualité humaine (« La guerre étant inhérente à l’humanité, la plupart des pensées modernes sont donc des pensées féminines, ou féminisées : elles tendent à en nier le rôle, à l’empêcher, à émasculer le principe mâle, à refuser la condition de l’autre comme ennemi », p. 169), critiquent le Français « bas de gamme », le journalisme littéraire et leurs contemporains littérateurs…1
Enfin, inutile de rappeler la façon dont le « buste à pattes » - le mot est de Céline pour qualifier Montherlant - a été mis au purgatoire par ses pairs, moqué pour son attitude dédaigneuse, critiqué pour son dégoût de la « morale de midinette » typique du Français moyen. Comme Richard Millet l’est aujourd’hui, Montherlant était soutenu par une œuvre de qualité, et qu’il savait de qualité, et par la certitude d’être un écrivain incompris de son public et de ses critiques… Ainsi, Montherlant et Millet entretiennent bien des coïncidences littéraires - dont nous n’avons fait qu’esquisser les possibles. Peut-être que le parcours littéraire du premier pourrait éclairer, chez les lecteurs, les prises de position et la posture d’auteur du deuxième…
Nous avons tenté de décrypter le plus objectivement possible L’Opprobre de Richard Millet, parce c’est un exercice auquel peu de critiques se sont livrés, leur indignation ayant pris le pas sur leur esprit d’analyse. Les rares commentaires actuels de L’Opprobre ressemblent étrangement à ceux qu’avait essuyé Le Désenchantement de la littérature : ils dénoncent la dangerosité d’une pensée attisée par la haine et qui se dévoile sans complexe quand elle aborde les questions du racisme, de l’islamisme, de l’homosexualité, etc. Objectivement, nous dirions que la pensée de Richard Millet a l’avantage de susciter l’agitation dans un monde littéraire plutôt sclérosé en se présentant comme un contrepoint radical - nécessaire à toute dialectique, et donc à tout débat intellectuel. Mais si, à présent, nous nous laissons submerger par notre subjectivité, travaillée depuis l’enfance par les notions de tolérance, d’égalité, de justice, et de laïcité, nous dirions pour finir que la pensée de Richard Millet a quelque chose d’effrayant.
Qu’importe ? Quel que soit l’effort que nous ayons fait pour comprendre sa prose, en tentant de ne pas vérifier sa prophétie (« je donne un texte fragmentaire, on le dira inégal par nature, contradictoire, attaquant certains fragments qui dispenseront de lire l’ensemble », p. 106), s’il lit ces lignes, l’auteur de L’Opprobre nous rangera sûrement parmi les critiques gauchistes qui sympathisent avec le Diable et concluera ainsi : « On me lit mal » (p. 120).
Sophie C. Hébert
- Voici quelques références à Montherlant que l’on peut consulter avec profit :
- Pour ce qui est de l’orgueil : « Je n’ai que l’idée que je me fais de moi-même pour me soutenir sur les mers du néant » (« Chevalerie du néant » dans Service inutile)
- Pour le « moine-soldat », voir la fin de la préface de Service inutile : « Mais quid du présent ? Le moine-soldat ! C’est autour de cette figure un peu déroutante que tournent aujourd’hui ma pensée et ma rêverie ».
- Pour la désolidarisation : « En somme, qu’est-ce que je veux ? La possession des êtres qui me plaisent, dans la paix et dans la poésie. Pour le reste : me désolidariser. » (« Sans remède » dans Aux fontaines du désir)
- Ecrivain « à côté » : « En même temps, je n’y puis rien, je suis de ces gens-là. Sans en être. Là-dedans et à côté, comme je suis ”là-dedans et à côté” de toutes choses. » (« Sur la noblesse en France » dans Service inutile).
- Sur la guerre : défense de la guerre dans tous les essais de Montherlant de La Relève du matin, en passant par Mors et vita, à L’Equinoxe de septembre et Le Solstice de juin.
- Français « bas de gamme » : voir le dernier texte de L’Equinoxe de septembre, intitulé « La France et la morale de midinette ».
- Littérateurs : un mot péjoratif qui file l’oeuvre montherlantienne et qui qualifie tous les auteurs consensuels et à la mode. [↩]

Merci pour cette note qui est l’analyse la plus intéressante que j’ai pu lire à propos de cet ouvrage sur la Toile.
Le cas Millet
Richard Millet faisant la guerre aux romanciers, il s’attaque aussi aux éditeurs et, par extension, aux libraires et aux lecteurs – du moins aux lecteurs de romans et de journaux. Si on ajoute à cela ses diatribes contre les journalistes, contre les français, et celles contre les mangeurs d’ail et d’oignons, on comprend qu’il ne reste plus grand monde pour se réjouir de ses derniers écrits ni le féliciter. Dans ce déferlement de volées de bois vert, il y en a forcément au moins une pour chacun d’entre nous et il faudrait être masochiste pour les subir sans broncher. Ou se sentir très très très coupable. Donc chacun bronche, renâcle, ricane, balance à son tour un uppercut ou s’enfuit à toutes jambes. Et Richard Millet trouve dans ces gesticulations ou dans cette débâcle de quoi entretenir sa peine et alimenter sa colère et son art.
Pourtant, c’est précisément cet excès qui permet de lire ses mots acides avec un peu de distanciation. Une telle débauche de méchanceté étant forcément spectaculaire, elle prend une dimension tragi-comique ; ou pitoyable si l’on s’inquiète de l’invisible versant pathologique qu’elle laisse supposer. Et puis, il ne s’agit que d’un essai, ce ne sont donc que des mots, pas de vrais coups – ouf ! C’est de la littérature, c’est tout un art ; et de la part des artistes, on en a vu d’autres. Vous citez Montherlant et Baudelaire, on pourrait aussi citer Arthaud ou, plus proche de nous, Renaud-Camus ; bref, que des génies ! Richard Millet se défendant d’être un pamphlétaire, on devrait lui épargner la comparaison avec le regretté Philippe Muray. Pourtant, Muray avait déjà tout dit et avec un humour exceptionnel qui n’empêchait en rien la cible d’être atteinte, bien au contraire ! Je n’ai jamais eu l’impression, en lisant ce dernier, qu’une dimension cachée – pathologique, schizophrénique – sous-tendait l’œuvre. Je pense que cela tient d’une part au fait que Muray parlait peu de lui, et surtout pas en ces termes légèrement paranoïaques qui caractérisent les écrits de Millet, et d’autre part à cet humour intarissable qui laissait transparaître une joie de vivre, joie de vivre en colère, joie de vivre en disséquant ses contemporains mais joie tout de même, et surtout joie d’écrire. Cette force joyeuse et détachée me manque pour apprécier pleinement les propos et les vérités de Millet. Ni la lumière divine ni celle de la syntaxe ne me suffisent. Elles sont ternies par le sentiment d’une tyrannie. Car il y a du tyran chez Millet. « Je veux écrire ce que je veux, je veux être publié, je veux être lu, être lu comme je l’entends, je veux que l’on parle de moi, et que l’on parle de moi comme je l’entends… Et gare à ceux qui n’obtempèrent pas ! » Même dans votre analyse, pourtant peu agressive, on devinerait presque, à son terme, une précaution, comme si vous redoutiez une sanction ; comme ces enfants qui vivent dans l’entourage d’individus violents et anticipent les coups en levant sans cesse le bras pour se protéger. Pourtant, si nous devons échanger des points de vue à propos de l’œuvre et des réflexions de Millet, rien ne serait plus bête que d’en venir à une nouvelle forme de consensus, inverse mais finalement identique à celle qu’il dénonce et que l’on dénonce avec lui, en taisant à moitié le fond de notre pensée. Et sur ce mot « pensée », je partage pleinement votre avis : Richard Millet, me suis-je dit, pense moins qu’il ne réagit. Votre remarque concernant ses tournures de raccourcis est particulièrement éclairante. Nous n’avons pas à protéger Richard Millet de quoi que ce soit. Outre qu’il n’en a probablement ni envie ni besoin, le débat sur l’état de la littérature et l’état du monde n’aurait rien à y gagner. Prenons ce qu’il y a de bon à prendre, parlons-en et parlons aussi du reste. Si Millet ne parvient pas, quoi qu’il en dise, à ne pas se poser en victime, s’il subit malgré tout l’air du temps – le temps des épanchements – c’est qu’il lui reste du chemin à faire. Et sur ce chemin nous pouvons, nous aussi, l’éclairer.
Il y a, par exemple, une autre remarque qui m’est venue à la lecture de L’Opprobe : le raffinement du verbe m’a soudain paru suspect ; comme cette manie de l’ordre ou cette propreté obsessionnelle que l’on retrouvent chez certains tueurs en série. (Cela m’a même rendue curieuse. Je suis allée voir l’allure du bonhomme sur Internet et j’ai été rassurée – et un peu surprise – de la trouver presque négligée !) Je trouve intéressant, en littérature comme dans tout art, de s’interroger sur l’élégance de la forme, sur son à-propos et sur ses limites. Richard Millet me donne comme personne l’occasion de réfléchir aussi à ces questions. Donc pourvu que ça dure ! Pourvu qu’il écrive encore ! (et qu’il publie ! et que les libraires l’accueillent !) Et pourvu qu’il reste des lecteurs pour le lire et des lieux pour débattre de tout cela !
Merci à vous d’être là.
A.G.
Voilà bien le commentaire le plus intelligent qui ait été publié, à ma connaissance, sur cet ouvrage de Millet. La critique manque de gens du calibre intellectuel de Sophie C. Hébert.