Jonathan Littell, Le Sec et l’humide, Gallimard, 2008
Dans Le Sec et l’humide, Jonathan Littell a réuni quelques unes des notes qu’il avait prises lors de la préparation et de la rédaction de son premier roman. Ces notes sont toutes relatives à Léon Degrelle et à ses étranges mémoires, publiés en 1949, La Campagne de Russie.
Pour rappel : Léon Degrelle fut un fervent partisan du Mouvement Rex (mouvement belge d’extrême-droite) avant de devenir le chef de la Légion « Wallonie » (rapidement rattachée à la SS) pendant la seconde Guerre Mondiale. Degrelle ne sera jamais inquiété pour son passé fasciste, qu’il ne reniera d’ailleurs jamais, posant jusqu’à sa mort dans son costume de Standartenführer. Dissimulé sous plusieurs pseudonymes, Degrelle coulera des jours heureux en Espagne jusqu’à sa mort, en 1994. La Campagne de Russie, publié en 1949, est un texte qui se rapproche assez du genre des mémoires : Degrelle met en scène sa geste fasciste, la justifiant moins pour se disculper lui-même que pour l’édifier - Littell parle d’ « une opération de justification et d’édification de légende » (p. 17)
Pour comprendre Le Sec et l’humide, il faut d’abord éclairer son substrat théorique : Littell, en effet, place ses analyses sous l’égide d’un texte qu’il présente comme fondateur - « chef-d’oeuvre encore jamais traduit en français. » (p. 138). Il s’agit d’une étude publiée en 1977 et intitulée Männerfantasien - « Fantasmes mâles » - de Klaus Theweleit. Dans la postface de Le Sec et l’humide, Theweleit résume les enjeux de ses recherches : « (Avec) mon étude sur les Freikorps (…) je m’étais livré à une approche inédite, à la tentative de ne plus considérer le fascisme et plus spécifiquement le nazisme comme le fruit monstrueux d’une ”idéologie” effroyable, mais de le décrire, en me fondant sur une étude de la relation homme-femme dans l’histoire européenne, comme une manière violente d’établir la ”réalité”. En d’autres termes, je considérais la réalité politique meurtrière d’un Etat fasciste (…) comme la traduction des états corporels dévastateurs dont souffraient ses protagonistes. L’Etat fasciste était une réalité produite par le corps de celui que je nomme le ”mâle-soldat”. » (p. 117-118). Ces thèses ont un accent largement psychanalytique puisqu’elles permettent de définir la structure mentale type du fasciste. Celle-ci se caractérise, notamment, par un imaginaire profondément binaire. Le titre choisi par Littell l’atteste : le « sec » et « l’humide » figurent un esprit tout entier travaillé par des antagonismes radicaux, mais structurants. Le « sec » c’est, en quelque sorte, l’idéal fasciste, lorsqu’il est associé à la rectitude et à l’érection : « l’humide », au contraire, subsume l’angoisse primitive du fasciste, horrifié par l’informe, par le débordement des limites corporelles, par la liquidité sous toutes ses formes (sang, urine, etc.).
A partir de ce prisme théorique, Littell se propose d’élaborer un véritable commentaire de texte de La Campagne de Russie de Léon Degrelle, car « ce n’est pas en fait de la politique de Degrelle qu’il sera question ici, mais de son langage. » (p. 24). La démarche de Littell est assez convenue : il s’agit de décrypter un texte à partir d’une théorie spécifique et donc contraignante pour l’analyse, afin de démontrer en quoi cette même théorie est juste ou bien caduque. En soi, cette « anatomie d’un discours fasciste » (p. 52) est d’un grand intérêt. Mais Littell, s’il n’a plus à prouver qu’il est un excellent romancier, ne se révèle pas toujours, dans Le Sec et l’humide, un grand herméneute : la surenchère de citations, même si elle est la preuve que Littell est un lecteur extrêmement scrupuleux, étourdit ; de plus, la paraphrase guette souvent son propos, mais là encore, on comprend qu’il n’est pas facile pour Littell de trouver sa place entre les proses de Degrelle et de Theweleit ; enfin, l’esprit de sérieux, toujours nécessaire à la persuasion dans ce genre de texte, est parfois désamorcé par un cynisme ou une vulgarité qui, s’ils avaient sans doute leur place dans Les Bienveillantes, (d)étonnent dans Le Sec et l’humide. En revanche, Littell fait preuve d’une grande finesse lorsqu’il commente ou analyse les nombreux documents et photographies qui jouxtent son court récit. Mais la démarche de l’auteur, dans Le Sec et l’humide, est d’abord incitatrice : ce petit ouvrage - une centaine de pages seulement - cherche surtout, pensons-nous, à poser les jalons d’analyses à poursuivre - tout en encourageant une traduction de Männerfantasien de Theweleit. Littell lui-même, d’ailleurs, présente son ouvrage comme une esquisse à peaufiner.
Publier Le Sec et l’humide pourrait être une façon pour Littell de sortir doucement de ses omniprésentes Bienveillantes : l’auteur change de collection sans changer d’éditeur, passe d’un format de texte très long à un format de texte très court, troque la fiction pour un ouvrage qui se rapproche plutôt de l’essai. Mais ces effets de déplacement peuvent être aussi compris comme le fruit d’une stratégie éditoriale : la référence aux Bienveillantes, absente du corps du texte, se retrouve à plusieurs reprises dans la postface (soit ce qui laissera sa dernière impression au lecteur). Alors, Le Sec et l’humide, produit dérivé des Bienveillantes ?
Sophie C. Hébert

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