Tout est permis, on peut tout faire ?
Acte de naissance d’un mythique art moderne, la proclamation de la mort de Dieu, entérinée par Dostoïevski et Nietzsche, trouve sa première expression dans un texte de Jean Paul1 auquel Mme De Staël donna une résonance européenne en le traduisant dans De l’Allemagne en 1810. La mort de Dieu ne signifie pas pour autant l’évacuation de toute transcendance ; au contraire, sous des formes variées, religieuses ou laïques, le sacré continue à hanter les arts. « Aura » de Walter Benjamin ou « halo » de Marcel Duchamp, l’œuvre, aussi « ready made » qu’elle soit, ne se contente jamais d’être un objet ou quelque chose « qui est », il lui faut irrésistiblement un excès, un trop plein que l’on peut nommer, à l’occasion, sacré. C’est-en-tout cas le propos que nous proposent de discuter les commissaires de l’exposition « Traces du sacré », Jean de Loisy et Angela Lampe. Le fluide magnétique saisi par la photographie de Jacob von Narkiewicz-Jodko (1896) reproduite sur l’affiche de l’exposition manifeste nettement l’intérêt des artistes pour une énergie mystérieusement contenue dans l’organisme. Depuis le rêve romantique, le désenchantement symboliste (Henry de Groux) jusqu’à l’exploration du subconscient chez les poète de la Beat Generation, tout devient sacré. « Partout est sacré ! Le monde est sacré ! L’âme est sacrée ! La peau est sacrée ! Le nez est sacré ! La langue et la queue et la main et l’anus sacrés ! Tout est sacré ! Tout le monde est sacré ! Partout est sacré ! Toute journée est dans l’éternité ! Tout homme est un ange ! » écrit Allen Ginsberg en 19552 .
Quels jeux sacrés serons-nous obligés d’inventer ?3
Art de la chair, et surtout de l’os chez Artaud et Bacon, mais aussi incarnée que soient leurs œuvre elles restent dans le registre de la représentation au regard des performances de Marina Abramovic’ ou de celles du Théâtre des orgies et des mythes, fondé en 1957 par l’actionniste viennois Hermann Nitsch, qui traitait son propre sang comme un pigment de ses toiles. Pourtant, il n’est pas sûr que la ritualisation suffise à faire toucher au sacré : « le sacrifice [entendons ici, le sacré] est histoire d’hommes et c’est en termes humains qu’il faut l’interpréter » constate René Girard4 . Non loin de la salle des performances sacrées, se trouve une œuvre de Paul Chan, perçue sur un mode moins éprouvant mais plus inquiétant que les précédentes : dans un hommage aux ombres chinoises, 1st Light, (2005),, présente la chute de corps humains, tenant à la fois du pantin désarticulé et de l’âme dématérialisée, le long d’un poteau télégraphique en forme de croix.
Inquiétude du sacré
Si la transcendance n’est pas toujours l’objet d’une nostalgie, d’un culte passéiste pour les rites originels - ce qui semble pourtant assez souvent le cas - elle se révèle souvent comme un manque, un vide à combler par le geste créateur, notamment dans le violent et futuriste Autoportrait en Mars d’Otto Dix (1915), au port altier mais défiguré par des trouées, comme une matière à ce point maîtrisée par le peintre qu’elle est projetée hors de la toile. Le sacré est souvent un vestige, une ruine, bien que la théosophie de Mondrian en soit un éloquent contre exemple : dans Evolutiv (1911) un triptyque d’hypostases de l’âme humaine livre clairement une dialectique de l’éveil spirituel, celle de l’Homme nouveau.
Il y aurait beaucoup à dire sur cette (trop ?) dense exposition. Citons un dernier exemple. Enigme livrée dans sa nudité, la sculpture de l’artiste anglais Anish Kapoor (2006) est l’une des perles de l’exposition : immobilisé dans un bloc de plexiglas, un étrange coquillage de bulles fait l’effet d’un pur éclat figé par le vide. En définitive, cette manifestation ne s’est pas montée sans résistances, mais vingt ans auparavant, elle n’aurait sans doute pas été possible.
Romain Labrousse

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