Pierre Drieu la Rochelle, Notes pour un roman sur la sexualité, Gallimard, 2008
La confession qui tisse les Notes pour un roman sur la sexualité se déploie de façon paradoxale : la « sincérité brutale » qui la caractérise ne peut, étonnamment, s’exprimer qu’à la troisième personne : « Sa curiosité s’éveille, vers le temps de sa première communion, à onze ans. » - voilà l’incipit (p. 49). Attouchements juvéniles, masturbation, dépucelage, sodomie, homosexualité : si Drieu ne cache rien à son lecteur, il ne semble pas prendre, pour autant, plaisir à ce « déballage » littéraire. Il faut dire que Drieu ne sublime ni son image ni ses capacités viriles, au contraire : il drague mal, ne sait pas caresser, besogne imparfaitement et jouit trop vite. Le récit de ses expériences se fait de façon presque clinique : aucun affect, aucun épanchement. Parfois, les phrases nominales tranchent un aveu, écourtent une analyse. Il refuse « la répugnante et visqueuse sentimentalité » (p. 68) : vulgaire.
Drieu, dans une concaténation de notes au ton sec, dresse la liste des femmes qu’il a séduites - ou tenté de séduire : galerie de portraits étrange où se bousculent principalement des prostituées, mais aussi une Italienne, une Américaine, une modiste, une bourgeoise marseillaise, une infirmière, etc. Ces expériences anonymes sont foisonnantes, multiples, hétérodoxes : chez Drieu, une femme chasse l’autre. « Son égarement d’affamé » (p. 55) le fait passer, dans la rue où il aborde brutalement les femmes, pour un maniaque. Il joue de son « prestige social » (p. 62) pour amadouer les ouvrières. Seul le bordel, qu’il fréquente assidûment, apaise son désir, parce que le lieu en soi l’assouvit déjà. Mais l’acte sexuel se révèle rapidement dysphorique : un détail - des seins bouffis, une trop grande maigreur, une dent gâtée - provoque l’écoeurement, de l’autre comme de soi. La saleté - Drieu est obsédé par la femme « propre »- et les maladies réveillent un univers d’où le péché originel n’est pas absent : « Il recommence de loin en loin et attrape la chaude-pisse (…). Horrible gêne, sentiment affreux de honte et de salissure. (…) Il guérit et recommence peut après. Mais il reste horriblement frappé : il a pris le sens du péché par l’expérience de la souillure. » (p. 52), plus loin « Païen éperdu, il découvrait dans l’expérience le fondement de l’idée de péché : la souillure et l’excès. » (p. 68). Sa quête forcenée de la « Femme en soi » est aussi une quête d’absolu - « il désirait toujours quelque chose au-delà de ce qui était dans ses bras » (p. 67) : mais en à peine trente pages, Notes pour un roman sur la sexualité désamorce tout espoir, étouffe toute idée d’absolu.
Car il ne faut pas oublier que le récit des débuts de Drieu en matière de sexe a la guerre pour arrière-plan. Si le sexe peut être considéré comme le fondement intime de l’histoire individuelle, la guerre construit une part de l’histoire collective : normalement donc, ils n’ont rien à voir. Mais ils sont associés dans le texte de Drieu : d’un point de vue historique, en quelque sorte, la découverte du sexe s’accompagne pour Drieu, à peu d’années près, de la découverte de la Grande guerre, si bien que les expériences de la guerre et du sexe finissent par se conjuguer dans un imaginaire commun chez Drieu, fait de violence, de souillure, d’avilissement, de maladies ou blessures, de mort enfin. C’est pourquoi parfois, subrepticement, au détour d’une phrase, une formule prend une résonance étrange : ces Notes pour un roman sur la sexualité esquissent aussi, de façon inattendue, l’idéologie à venir. Ainsi une référence à son athéisme farouche - « Dieu était un démon, cruel et raffiné dans ses cruautés, poussant les hommes à coups de fouet vers le culte de la mort. » (p. 69) ; une vision du monde nihiliste « Il n’était pas fait du tout pour cela. Les hommes, et surtout lui, étaient voués au supplice, au ricanement forcené, et à l’agonie hurlante. » (p. 69). Plus éloquent encore, il y a ce passage où Drieu enfant vient juste de casser les dents d’un camarade. Bien qu’il ait agi volontairement, tout le monde le croit innocent. Cette injustice dont il sort vainqueur lui arrache cette confession : « Il est stupéfait et jouit de son impunité en même temps qu’il souffre de sa culpabilité. Il a des mouvements de haine encore plus tard, de loin en loin, très brefs, sans lendemain. (…) Ainsi, quelques histoires lui font connaître le mal en lui, lui font savoir qu’il peut y avoir en lui quelqu’un de dangereux » (p. 55). Et parce qu’« il avait besoin d’affirmer et de mesurer son pouvoir » (p. 74), et que le sexe, même monnayé, ne suffisait pas à satisfaire ce défi de soi à soi, Drieu admet dans une phrase qui se passe de commentaire : « Il aurait voulu commettre des crimes. Reconnaître par le crime le véritable caractère du destin humain et du rapport entre Dieu et les hommes » (p. 70).
Sophie C. Hébert

Commentaires
Faire un commentaire :