Mère Courage de Bertolt Brecht, traduction de Benno Besson et Geneviève Serreau, mise en scène d’Anne-Marie Lazarini, Théâtre Artistic Athévains. Mardi 20h, mercredi, jeudi, 19h, vendredi, samedi, 20h30, dimanche 16h. tél. : 01 43 56 38 32 (durée : 2 h 30).

Hors de l’Histoire

Traînée dans le no man’s land d’un décor blanc, quasi nu, la charrette d’Anna Fierling est un imposant magasin ambulant que la Guerre de Trente Ans (1618-1648), - ou plutôt, l’interminable processus d’aliénation des populations détruites et vides de tous leurs « biens ». C’est donc un vide que met en scène la Mère Courage et ses enfants (1938) d’Anne-Marie Lazarini, un vide qui précède les personnages et vers lequel ils se dirigent. La particularité de ce vide est d’être fortement présent, plus présent que la guerre elle-même.

Concession à la tradition, à la « pseudo orthodoxie brechtienne », comme la nomme Anne-Marie Lazarini dans le programme du spectacle un petit rideau blanc ferme le plateau, à mi-hauteur du mur du fond, lui-même peint dans le chromatisme crayeux qui recouvre tout l’espace scénique. Il n’est pas jusqu’aux personnages à ne pas répondre à cette tonalité, car, la vivandière et ses enfants, comme les soldats et les hommes d’église portent des costumes blancs. On est ici loin du règne du cuir1 que distinguait Roland Barthes dans la mise en scène du Berliner Ensemble au Théâtre des Nations en 1954. Les époques cohabitent à travers des treillis, des pistolets et des épées médiévales, des tentes qui font penser à un camp romain comme à la retraite de Russie, mais sans anachronisme tant le caractère hétéroclite du plateau déshistoricise la pièce. Au final, l’ensemble est conventionnel mais sonne juste.

« Il ne me reste plus rien à vendre, et personne n’a rien pour m’acheter ce rien »

La conséquence du décor de François Cabanat et des costumes de Dominique Bourde est la constitution d’un univers lisse, uniforme, peut-être universel, mais sans faille profonde si ce n’est, et non des moindres, l’opposition des « petits » et des « grands ». Cette opposition est visible quand les personnages sont sur scène alors que la guerre tend à disparaître et à ne resurgir que dans les propos des personnages ou dans les projections lumineuses sur le plateau, adroites reprises des panneaux suspendus des mises en scène de Brecht. Mère Courage croit tant à la guerre, que celle-ci finit par constituer son univers, et la blancheur qui frappe le spectateur révèle peut-être l’aveuglement d’une vagabonde, qui au contraire de Mère Carrar2 et de Pélagie Vlassova3 ne deviendra pas une révolutionnaire et restera celle qui selon Brecht, n’a rien compris au monde4.

Le traitement des song mérite d’être souligné, dans la mesure où chaque chant est employé différemment : le premier chant de Courage est un enregistrement de la créatrice du rôle, Hélène Weigel, et c’est d’ailleurs l’unique occasion d’entendre l’orchestration de Paul Dessau, car les autres parties chantées sont a capella ou accompagnée d’un seul instrument. Ajoutons que la conviction des acteurs va de pair ici avec une justesse dans le ton, lorsque les personnages s’improvisent chanteurs : Michel Ouimet est un Aumônier encombrant, Marc Schapira, un cuisinier gouailleur et Frédérique Lazarini est une Yvette débridée dans sa recherche de confort matériel.

Une mère pour monuments aux morts

A l’origine de la pièce il y a la rencontre d’une metteur en scène et d’une actrice, Sylvie Herbert, dont le jeu émouvant et très tendu nous empêche d’avoir la même froideur dans la critique que Brecht lui-même : si Courage n’a pas de conscience politique, elle est avant tout une mère, une mère qui cherche à survivre et faire vivre ses enfants. Contrepoint à la blancheur de plusieurs tableaux, les souliers écarlates d’Yvette réapparaissent dans l’une des dernières scènes, dans les mains d’Anna Fierling, qui s’apprête à les enfiler aux pieds de sa défunte fille, la muette Catherine ( Judith d’Aleazzo, convaincante dans les gesticulations de celle qui a renoncé à se faire comprendre d’un monde incompréhensible). Les lacets rouges de l’objet rêvé par Catherine, traînent sur le sol comme les larmes que Courage se retient de verser.

Autre choix notable, à la traduction de Guillevic (celle du tome IV, du Théâtre complet, 1975) a été préféré le texte de Benno Besson et Geneviève Serreau, que Jean Vilar avait monté au Festival de Suresnes en 1951, dans une mise en scène considérée comme très peu brechtienne5. Laissons la parole à celui qui, avec Bernard Dort, a beaucoup œuvré pour l’implantation de l’œuvre de Brecht en France : « Certes, le théâtre de Brecht est fait pour être joué. Mais avant de le jouer ou de le voir jouer, il n’est pas défendu qu’il soit compris : cette intelligence est liée organiquement à sa fonction constitutive, qui est de transformer un public au moment même où il le réjouit (R. Barthes, « Les tâches de la critique brechtienne, Arguments, décembre 1956, Ecrits sur le théâtre, op. cit., p. 208.) .

Romain Labrousse

  1. Roland Barthes, « Commentaire : Préface à Brecht, Mère Courage et ses enfants », L’Arche, 1960, repris dans Ecrits sur le théâtre, textes réunis et présentés par Jean-Loup Rivière, Seuil, coll. « Points », pp. 272-292. []
  2. Les Fusils de la Mère Carrar, pièce de 1937. []
  3. La Mère, pièce de 1932, d’après le roman de Maxime Gorki. []
  4. « Mère Courage, cantinière, dont le commerce et la vie sont les pauvres fruits de la guerre, est dans la guerre, au point qu’elle ne la voit pour ainsi dire pas (à peine une lueur à la fin de la première partie) : elle est aveugle, elle subit sans comprendre ; pour elle, la guerre est fatalité indiscutable. » R. Barthes, « Mère Courage aveugle », Théâtre populaire, juillet-août 1955, Ecrits sur le théâtre, op. cit., p. 183. []
  5. « La Mère Courage du TNP (1951) fut au début un échec public (et aussi, à notre avis, un échec de mise en scène) » écrit Barthes dans « Brecht “traduit” », Théâtre populaire, mars 1957, Ecrits sur le théâtre, op. cit., p. 218. []
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