Bernard Quiriny, Contes carnivores, Seuil, 2008 

Impossible de résumer un recueil de nouvelles sous peine d’en faner la saveur et l’originalité. Osons donc une comparaison filée, un éloge gastronomique, qui mettra les lecteurs en appétit. Les nouvelles de Bernard Quiriny sont comme certaines petites mises en bouche : on en engloutit une, puis une autre, puis une troisième, sans se soucier de ce qui se passe autour de nous, les yeux rivés sur celles qui restent, l’esprit quand même un peu préoccupé - ne pas se ruer, ne pas paraître affamé, ne pas dévorer, mais savourer -, soudain frustré de voir qu’il n’y en a plus. Le reste est bien fade, en comparaison. Les nouvelles de Bernard Quiriny pourraient aussi s’apparenter à un rôti de grand-mère bien ficelé : la recette, somme toute, tout le monde la connaît - brièveté, inventivité, efficacité -, mais il y a toujours ce petit quelque chose - dont on ne saura, d’ailleurs, jamais rien - qui donne plus de goût ou plus de fondant, c’est selon. C’est le côté « fantastique » de la recette : ce n’est pas à proprement parler exotique, mais ce qui en ressort est tellement hors du commun et original qu’il surclasse tous ceux de sa catégorie. Le style n’a, en soi, rien d’extravagant, mais l’inventio grise le lecteur par les vapeurs tant audacieuses que fantaisistes qui s’en dégagent. Lui a-t-on déjà posé la question : « Entre nous, M. Quiriny, où allez-vous chercher tout ça ? »

Une femme « pressée », un curé-jumeau, un employé acoustique, des écrivains inconnus, des Yapous inintelligibles, des amateurs d’or noir, des trompeurs poursuivis par des miroirs-surmoi, des musiciens un peu « sonnés », un lâche suicidaire, un certain Pierre Gould, des adeptes du « zveck » condamnés à traîner pour l’éternité dans les limbes de l’alcoolisme : si nous n’avons pas la recette, citons au moins à l’aveuglette la part incarnée de ses ingrédients… Tout se tient : une structure bien huilée informe chaque nouvelle, tandis que le recueil file entre chacune d’elles des thèmes, des personnages, dans un habile jeu de rappels. Autrement dit, la réunion textuelle n’est pas le fruit d’une compilation hasardeuse. L’ensemble est pensé : une fois encore, compliments à l’auteur, qui joue intelligemment de l’autonomie de la nouvelle et des potentialités signifiantes que recouvre son insertion dans un recueil. Cette lecture nous a rassasiés. Nous sommes mordus de ces Contes carnivores qui ne laisseront aucun lecteur sur sa faim.

Sophie C. Hébert

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