Alain Viala, La France galante, P.U.F, 2008
Une galanterie polysémique
Les éditions des Presses Universitaires de France viennent de lancer une nouvelle collection, « Les Littéraires », dont le but est de donner à lire « des textes clairs et sans jargon inutile », selon son directeur de collection Alain Viala. Ce même Viala offre le premier visage de cette collection originale en signant un ouvrage critique sur la galanterie française. La France galante se veut une étude tout autant érudite qu’engageante pour un lecteur non initié. Abandonnant la forme savante de la critique universitaire, l’auteur n’hésite pas à recourir à la première personne, à opérer des digressions selon son humeur, à se donner en définitive des airs d’essayiste amateur de littérature classique. Les premiers chapitres de l’ouvrage invitent le lecteur à constater la richesse morphologique et sémantique du mot galanterie. Le verbe « galer » s’emploie au temps de Villon, au sens de s’amuser, se divertir, et c’est à partir de ce verbe que l’on a formé les termes de galant(e) puis de galanterie. Alain Viala insiste sur la lenteur du processus historique qui verra l’affirmation d’une manière littéraire. De galer au sens de « prendre du bon temps » au galant défini comme un « honnête homme à la mode de la Cour » (Vaugelas, XVIIe), en passant par le galant rabelaisien, un individu qui a « belle allure », on observe donc des évolutions de forme et de sens.
Aussi le mot évolue-t-il de son sens trivial à sa valeur policée, ce qui donne un aperçu du changement de ton du Moyen Âge à la période classique. L’intérêt de cette étude sur la galanterie ne tient pas seulement à l’histoire du mot ainsi retracée
La « manière » galante : éthique, politique et littérature
La galanterie tarde à être référencée dans les manuels d’histoire littéraire, et pour cause, qu’en est-il de son statut ? Courant littéraire, genre, manière, autant d’étiquettes qui ne correspondent pas au code galant. Car voilà, galanterie n’est pas doctrine, la preuve en est qu’on trouve toutes sortes de galanterie, une polie bien connue, une, moins publique, licencieuse et obscène et d’autres encore. « La galanterie n’est jamais sûre d’elle-même. Chose deux fois logiques. Une, parce qu’elle est un air, un goût et non une doctrine, elle a constamment besoin de s’éprouver pour s’assurer. Deux parce qu’elle est une logique de la distinction » (p.254). Alain Viala propose alors d’envisager la galanterie comme une « manière », manière qui s’insinue dans tous les genres littéraires : le roman, la poésie, la production épistolaire, le théâtre … Mais manière qui contamine aussi les arts vivants comme le souligne l’auteur : « A côté de la circulation par les textes, le livre, la presse et la vie en société, la sensibilité se répand dans les arts du spectacle » : les Indes Galantes de Rameau et le « théâtre lyrique orné » de Molière (Psyché) en sont les exemples les plus aboutis.
Au cœur de ce florilège artistique, le critique accorde une place importante à la « fête galante », sorte d’« art total » qui mêle toutes les harmoniques de la galanterie. « Alliage de la mondanité, du spectacle, des arts et des lettres », la fête galante est « le temps du loisir affiché comme une pause et par là même bourré de symboles et de messages politiques voués à la grandeur du régime et au culte de la personne de son chef ». Fête politique donc, qui se donne sous des airs de divertissement. La galanterie doit ainsi se comprendre comme une éthique, un code verbal et artistique à l’usage des gens de Cour, ou pour le dire avec les mots de Mlle de Scudéry, « un rayonnement visible dans la civilité d’une haute exigence éthique ». Les derniers mots de cette France galante sonnent d’ailleurs comme une piqûre de rappel en matière d’éthique. Coutumier des allers-retours d’une époque l’autre, Alain Viala invite in fine le lecteur à réfléchir sur la modernité de ces codes galants. Dans une « note académique et citoyenne », il synthétise son propos et précise ce qu’il faut retenir du rayonnement de la galanterie française : « Ce vecteur culturel a diffusé un art de vivre sociable, un respect des femmes, une esthétique de la douceur et l’idée d’une suprématie française. Pour ce faire, le modèle a confiné au mythe. » Et Viala d’ajouter que cette tradition galante nous a légué avant tout une « éthique du respect » : « la vraie galanterie est le meilleur ferment de la civilisation des mœurs : par l’attention aux relations entre les hommes et les femmes, elle engage une façon de concevoir l’ensemble des relations humaines. » (p.487) On peut regretter ce moralisme conclusif, ce côté « leçons éthiques de la littérature », il n’en demeure pas moins que la galanterie soulève grand nombre de questions pour nous autres modernes.
Simon Daireaux

POLYSEMIQUEMENT VOTRE
Shooté à l’éthique du respect
Hallucinogène mordoré des gâteux
Le riche mondain ne voit pas
Ses fêtes galantes
Comme une parodie de basse-cour
Mise en scène des poules
Et des chapons dérisoires
Sans le parfum de cavalerie
Qui sied aux pouliches de l’orage
Et aux cavaliers sans armure