Dominique Viart, François Bon, Bordas, 2008

La collection « Ecrivains au présent », nouvellement créée chez Bordas, a pour ambition de faire découvrir au grand public des écrivains encore méconnus. Rédigées par des spécialistes de la littérature contemporaine, ces analyses éclairantes des œuvres, dessinent les lignes de force de la littérature au présent, à travers les figures emblématiques de ses principaux représentants. Après Quignard, Ernaux et Echenoz, c’est le tour de François Bon de « se faire épingler tout vif » par Dominique Viart qui le suit depuis plus de vingt ans.

Des débuts remarqués

L’entrée en littérature de François Bon est marquée, par la parution aux éditions de Minuit, en 1982, d’un roman intitulé Sortie d’usine, roman qui marque un retour des questions existentielles et sociales au sein de la littérature des années 80, qui doit vivre avec le soupçon et composer avec les illusions de la représentation. Arpenteur de nouvelles voies d’exploration du réel, François Bon tente d’aborder le fait littéraire par le biais d’approches résolument fécondes telles que : Internet, ateliers d’écriture, recueil de paroles vivantes, collaboration avec d’autres formes d’expression artistiques, notamment le théâtre, la photographie et la musique. Impliqué dans les combats de son époque, il écrit une littérature qui tente de responsabiliser l’acte littéraire.

Le livre qui se veut résolument une invitation à la découverte de l’œuvre, est construit à partir de trois approches qui se complètent:: la première partie explore d’abord les enjeux de l’œuvre et le contexte dans laquelle elle s’inscrit ; la partie centrale tente de dresser la carte des principaux territoires balisés par les tentatives d’écriture et d’établir, à la manière d’un relevé topographique, les traces du trajet parcouru ; la dernière partie précise les dialogues établis entre cette œuvre et les domaines frontaliers . On y découvrira des échos intéressants entre les textes de François Bon et d’autres voix parmi celles qui résonnent le plus ces dernières années.

Le lecteur soucieux de parfaire sa connaissance des manifestations de la contemporanéité et des prises de position de ses représentants, trouvera une aide précieuse, à la fin de l’ouvrage sous la forme d’ une abondante bibliographie qui occupe une dizaine de pages et recense de nombreux sites, les principales revues et tous les articles accordés par l’auteur , la plupart sous forme d’entretiens. Nous vous invitons également à cliquer du côté de remue net et de publie.net où, derrière la toile, François Bon, vous accueille et vous invite à le suivre au cœur de son territoire qui rayonne sur la toile.

Prêt pour le départ ?

On commence .par un petit tour en ville car l’espace urbain pour François Bon représente « le symbole majeur » et la forme du monde d’aujourd’hui Mais comment écrire le réel puisqu’il ne s’agit pas de mimer le monde mais d’en retrouver dans l’écriture « ces équivalents qui sont la syntaxe, le rythme, la voix. » ?1 . François Bon, adresse alors un clin d’œil à Ricardou et lui emprunte sa célèbre formule à propos de l’aventure d’une écriture pour la détourner Il évoque, non sans malice un « renversement de l’écriture de l’usine en usine comme écriture »2 .
A la ville comme au cœur de l’usine, dans les marges de nos espaces urbains, le réel est passé au crible et l’écrivain diffracte des images sans complaisances d’un monde de Décor ciment,(1988) Les titres des romans marquent les étapes et les repères de cet univers peuplé du « vide insoutenable des existences annulées » 3 par le Temps Machine. De Parking, (1996) au monde de Daewoo (2004), tout n’est que Tumulte (2006) et Paysage fer. Le voyage se poursuit avec des images toujours, parfois à la manière des inventaires dressés par Rimbaud dans la fulgurance des Illuminations : rebuts du réel, éclats d’inaperçu, bribes de l’infra ordinaire, instantanés en noir et blanc de la prison, du train, d’un monde de vies disparues, de bas-côtés du progrès et de repères défaits.

Ce voyage dans l’espace des paysages se double d’un voyage dans le temps. Mais lequel ? Celui qui demeure présent à la lumière du temps d’avant, celui de nos parents et de nos grands-parents ? Comment passe le temps pour ceux qui ne sont plus accordés au rythme du monde ? Temps des déshérités qui vivent dans un temps off : celui qui n’a ni passé pour le légitimer et qui est déjà sans avenir.

Où nous conduit ce voyage à travers la rouille et les ruines si ce n’est vers nous-mêmes et nos plus profonds retranchements pour y interroger, de manière lancinante, notre propre besoin de représentation. Alors rien d’étonnant à ce que ce voyage brasse les époques ! Les villes de nos cités se superposent aux cités antiques : Babylone et Babel servent de conducteurs à « des emportements venus du fond des âges » 4 . La figure de la ville devient la métaphore de la condition humaine.

Un voyage en bonne compagnie

L’œuvre de François Bon organise d’autres déplacements : elle est peuplée de voyages souterrains à travers les fantômes des guerres, les mauvais souvenirs qui ne passent jamais et les peurs qui toujours viennent.
Ce parcours auquel nous invite l’auteur s’effectue en très bonne compagnie : nous y côtoyons le cinéma expressionniste allemand, un Balzac puissamment visionnaire, quelques poètes de la démesure baroque comme d’Aubigné mais également des poètes contemporains comme Francis Ponge ou Jacques Dupin. Des prophètes de la Bible à Beckett, en passant par Gracq, les tragiques grecs et Baudelaire, nulle ligne droite mais des parcours à géométrie variable .Cervantès, Shakespeare et Rabelais, occupent des places privilégiées dans ces escapades le plus souvent nocturnes, au pays des mots et de la littérature. Mais on y rencontre aussi des musiciens comme le guitariste Kasper Toeplitz, le peintre scandinave Munch ou Edward Hopper que François Bon considère comme le peintre de la ville. Si nous pénétrons dans son musée personnel, nous risquons de trouver peut-être, pêle-mêle, un dessin de Daumier, une photographie de Jérôme Schlomoff, et la page d’accueil du site tierslivre.net.

Nous y voyageons aussi à travers les formes : au roman initial sans intrigue, et sans narrateur omniscient succèdent des récits formés par des monologues fragmentés. Les ateliers d’écriture au sein desquels l’écrivain s’est beaucoup investi, nous font voyager dans des espaces clos : celui de Prison et de la misère, espaces de l’exclusion qui renouvellent parfois durablement nos « chambres avec vues » sur le monde. Les voix se feront d’abord dépositions comme dans Un fait divers paru en 1994 avant d’être exposées, sous forme d’un théâtre de la comparution avec la collaboration de Charles Tordjman et la création de La Vie de Myriam C au théâtre de la Colline en 1999.

Les aléas du voyage

Au gré de nos trajets dans l’œuvre, un peu comme on se laisse dériver au fil d’une eau ondoyante, nous entendrons les sages paroles des fous qui prétendent que « c’est folie de demander aux hommes d’être en harmonie avec soi. »5 , les voix de ceux qui entendent « refuser. Faire face à l’effacement même. » 6 travail de très longue haleine que rappelle l’ouverture de Daewoo7 qui, en 2004, signe le retour à une forme romanesque comparable à une entreprise de « désenfouissement. »

Si nous tendons l’oreille, nous entendrons aussi les voix de la colère des hommes dans le monde, voix proférées avec Impatience paru en 1998, le bruissement sec de la misère, le long cri plaintif de l’enfermement, les hurlements des « hordes de haine et de rage » qui déferlent sur nos villes. Nous entendrons aussi, à travers le récit de filiation que constitue Mécanique , l’hommage au père , à toutes ses « vies minuscules » pour reprendre le titre de Pierre Michon que connaît et apprécie François Bon. Nous entendrons encore les voix, ou plutôt devrait-on dire, les paroles et musiques des Rolling Stones8 , et de Bob Dylan9 sous les mots qui retracent derrière ces vies majuscules, la vie du sujet à la source de la perception. L’écriture devrait-elle se heurter alors à ce qui, pour beaucoup, surpasse les mots ? Non, nul combat n’aura lieu :! Ces modes d’expression se rejoignent d’ailleurs lors des lectures publiques au cours desquelles la voix de l’écrivain est accompagnée par le son de l’instrument.

Nous voici parvenus au terme de notre voyage en compagnie de l’œuvre de François Bon : Pour résumer notre parcours, composé de tours et de détours nous laissons le mot de la fin, conjointement à l’auteur du livre Dominique Viart et à François Bon : « Car nous ne savons rien de clair, nous errons » 10 Déclaration d’impuissance ? Voie sans issue ? Si tous deux s’accordent à penser que nous vivons une période d’égarements: assurément, leur itinéraires d’écrivain et de lecteurs, contribuent à réduire nos errements, à les rendre plus clairvoyants.

Laurence Durupt

  1. Jean-Paul Goux, L’Animal, p 168 []
  2. François Bon, Sortie d’usine, Editions de Minuit, 1982 []
  3. Dominique Viart , François Bon, p 18 []
  4. Dominique Viart, François Bon, p 63 []
  5. François Bon, Crime de Buzon, p 197 []
  6. François Bon, Daewoo, Fayard, 2004 []
  7. Dominique Viart, François Bon, p 114 []
  8. François Bon, Rolling Stones, une biographie, Fayard 2002 []
  9. François Bon, Bob Dylan, une biographie, Fayard, 2007 []
  10. François Bon, Prison, p 7, cité par D . Viart p 175 []
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