Pierre Jourde, La Cantatrice avariée, L’Esprit des Péninsules, 2008

Dans La Cantatrice avariée, Pierre Jourde épuise tous les possibles de sa souveraineté d’auteur : débauche de fantasmagories, hypertrophie de l’improbable, enchevêtrements diégétiques de toutes sortes. Mais le lecteur n’est pas semé pour autant : si l’intrigue est labyrinthique, voire parfois ésotérique, sa résolution n’en est que plus éclatante - une cadence parfaite ? C’est l’histoire d’un Ordre en décomposition dans la ville de Clermont-Ferrand. C’est l’histoire de deux personnages qui ne savent pas comment faire pour le maintenir en état, ni finalement pourquoi ils le font. La Cantatrice avariée est un récit policier (c’est l’histoire d’une drôle d’arnaque et d’une belle vengeance), un texte fantastique (il y a des fantômes, des zombies, des visions, des « voix », des résurrections) un roman social (qui dit la misère des êtres, le grégarisme des obscurs), un conte philosophique (sur le salut et sa possible inutilité, sur la vieillesse et la mort) : en somme, La Cantatrice avariée est un creuset romanesque sans fond où Pierre Jourde déforme, défait, restructure et re-sémantise, avec une grande souplesse et une belle inventivité, tout ce qui lui tombe sous la main…

L’univers est foisonnant, débordant, les chose s’accumulent, les personnages se multiplient, les détails s’amoncellent comme les feuilles que ramasse un improbable Nestor au fond du jardin du château… Mais tout se décompose, se démembre, se démantibule, les objets, les corps, la matière en général. Tout est atomisé, pulvérisé, tenant dans des boîtes, logeant dans des sacs. Mais si la ruine est un phénomène généralisé dans La Cantatrice avariée, la disparition semble impossible : « maman » est presque éternelle, Mme de la Humière traverse le texte et échappe à tous les dangers, Bada et Bolo vieillissent, vieillissent, s’assèchent, mais ne disparaissent pas. Tous les personnages, ou presque, sont toujours au bord de l’effacement, par leur maigreur, leur porosité à ce qui les entoure - voix, son, bruit, murmure : leurs corps sont de véritables lieux de résonance ou d’échos. Car La Cantatrice avariée est aussi un livre profondément musical, dont les mouvements sont orchestrés par la voix sibylline de Satie… Les rythmes endiablés, les mélopées disharmonieuses ou lancinantes, les oratorios inquiétants, le susurrement d’arias, les chansons populaires, traversent allègrement les pages sans qu’aucune cacophonie ne hérisse le lecteur. Musicalité, vocalité, présence donc, par le truchement de l’anima, de corps et de vies : car même si les cadavres peuplent les étuis à violoncelle, aucune pause dans La Cantatrice avariée, mais bien l’energeia vivifiante de la prose - Pierre Jourde est une diva à la dextérité d’homme-orchestre.

Sommes-nous dans le rêve ou la réalité ? Jusqu’au bout l’entre-deux est entretenu, véritable défi aux lecteurs, que Pierre Jourde semble implicitement interroger : « Jusqu’où me croirez-vous ? » Je rajoute : « Jusqu’où peut-on croire, quand il s’agit de littérature ? » L’auteur est un Dieu qui éprouve la foi de ses fidèles : son livre, avant de devenir parole d’Evangile, est d’abord mise à l’épreuve. L’invraisemblance, l’excès, le décalage sont autant de moyens de déstabilisation, propices au doute, à l’ennui, au rejet même si le lecteur refuse de se prêter au grand « jeu » de la littérature. Mais en retour, Pierre Jourde nous offre de très belles images, de justes envolées, des fulgurances érudites et quelques drôles jongleries terminologiques, qui unifient et embellissent un texte toujours tenté par les joies d’un grand n’importe quoi narratif. N’en déplaise à l’auteur : La Cantatrice avariée ne parvient pas à provoquer chez nous « l’écoeurement de l’extraordinaire »…

Sophie C. Hébert

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Commentaire

  1. pierre jourde a dit le 2 juin 2008 :

    Facile à dire de ma part, évidemment, puisque c’est un éloge, mais c’est une extraordinaire
    lecture, pleine de brio. Je vous en remercie d’autant plus que ce texte est souvent mal compris. Bon, j’avoue avoir fait ce qu’il fallait pour cela.

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