« Utiliser le qualifiant ‘‘primitif” pour caractériser ‘‘homme”, ‘‘art”, ‘‘société”, etc., suscite beaucoup d’embarras », constatait Jean-Claude Blachère dans un ouvrage consacré à André Breton1 . Plus encore qu’au XXe siècle, la notion de primitivisme pose nécessairement problème. Le primitif renvoie à l’origine de l’homme, ce puits sans fond qui a tant fasciné les générations d’artistes passées, les plus contemporaines aussi comme en témoigne l’actualité récente. L’art primitif - l’art Nègre notamment - a su influencer les artistes (écrivains, peintres, plasticiens) du XIXe et du XXe siècle. Notre président l’évoquait dans son discours de Dakar : « Entendez, jeunes d’Afrique, combien Rimbaud est africain quand il met des couleurs sur les voyelles comme tes ancêtres en mettaient sur leurs masques, ‘‘masque noir, masque rouge, masque blanc-et-noir” ». Étrange correspondance sarkozienne que ces voyelles masquées, avouons-le. Il n’empêche : le primitif, pour problématique qu’il est, n’en demeure pas moins toujours et encore « notre contemporain ». La récente parution des Écrits sur l’art de Breton et quelques autres titres donnent à entendre l’écho de ce retour du primitif.
Sauvage, fou, primitif : nuances d’un même état ?
Le surréalisme a su développer tout au long du XXe siècle, jusqu’à la mort de Breton tout au moins, une pensée magique, sorte de court-circuitage de la raison orthodoxe, à même de faire entendre la charge pulsionnelle qui demeure tapie au fond de l’âme civilisée. Suivant les analyses de Freud, Breton explicite ce propos dans Perspective cavalière : « L’homme primitif est un être gouverné par des affects beaucoup plus développés que les nôtres ». Sa liberté créatrice, la « charge magique » qu’il possède, se révèle alors même qu’elle semble étouffée chez le civilisé. Conscient des limites du déterminisme géographique, voire ethnique, Breton envisage un ‘primitif élargi’ : entrent dans cette catégorie les fous, les autodidactes, les civilisations africaines, océaniennes, les surréalistes inspirés …. Autant dire que le primitivisme défendu par Breton en vient à brouiller les cartes traditionnelles.
Une question se pose alors : « Le primitivisme serait-il un ‘‘fourre-tout” épistémologique, une catégorie artificielle où l’on rangerait, par commodité, les réfractaires ? »2 . A lire les Ecrits sur l’art de Breton, il semble que ce mot de primitif soit un moyen de regrouper tous ceux qui refusent la pensée dirigée. La folie intrigue le poète et certains passages du Surréalisme et la peinture («L’art des fous. La clé des champs» notamment) lui donnent l’occasion de rapprocher un peu plus fous et primitifs : « A nos yeux, le fou authentique se manifeste par des expressions admirables où jamais il n’est contraint, ou étouffé par le but ‘‘raisonnable”. Cette liberté absolue confère à l’art de ces malades une grandeur que nous ne retrouvons avec certitude que chez les Primitifs »3 . L’automatisme artistique des fous, celui de Wölfli, d’August Neter ou encore d’Hermann Beil, croise celui des « autodidactes dits naïfs ». Malgré ces parentés incontestables, ce même refus de la ligne droite, il serait exagéré de faire dire à Breton ce qu’il n’a pas dit. L’aliéné mental et l’autodidacte ne seront jamais de parfaits primitifs, ils n’en sont qu’une copie artificielle. Et cela parce qu’ils se trouvent toujours (malgré eux) insérés dans la société occidentale.
L’art magique : « l’étoile de la liane »
La poésie des primitifs « naturels » demeure incomparable comme le suggère Breton. Les « fétiches d’Océanie et de Guinée » requièrent un tout autre regard, inspirent une émotion esthétique unique. Apollinaire le notait déjà au seuil d’Alcools : « Tu veux aller chez toi à pied / dormir parmi tes fétiches d’Océanie et de Guinée / Ils sont des Christ d’une autre forme et d’une autre croyance / Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances ». Ces fétiches vantés par le poète sont sans doute une échappatoire à ce monde ancien dont il est las4 . Breton voue un véritable culte à la plasticité primitive, à ces totems et autres fétiches investis dans l’art d’un Wifredo Lam par exemple. Voyez dans Le Surréalisme et la peinture (III), les pages consacrées à cet artiste cubain. Avant de brosser un portrait louangeur de ce surréaliste venu d’ailleurs, Breton se félicite de la consécration de l’art primitif : « Voici bientôt quarante ans que la grande déesse guinéenne de la Fécondité, qu’on pouvait admirer au musée de l’Homme, vint prendre rang dans l’art aux côtés des figures que nous tenons pour les plus expressives du génie d’autres peuples et d’autres âges. »5 . Dans son texte, Breton suit le cheminement de la pensée de Lam. Il constate au passage que les trajectoires de Picasso et de Lam sont inversées : tandis que Picasso tente d’accéder à la magie avec pour point de départ une activité de l’esprit, Lam, lui, « attein[t] à partir du merveilleux primitif qu’il porte en lui, le point de conscience le plus haut »6 . Au terme d’un parcours libre dans l’œuvre de son « primitif préféré », Breton définit Lam dans une formule demeurée célèbre : « Lam, l’étoile de la liane au front et tout ce qu’il touche brûlant de lucioles »7 .
Breton insiste sur le rapport physique qu’il entretient avec « l’art magique », il y revient à de nombreuses reprises, et ce pour se détourner du regard scientifique des ethnologues. Belle coïncidence au passage que Lévi-Strauss et le Breton des Écrits sur l’art soient publiés au même moment en Pléiade … Dans Perspective cavalière (« Main levée »), Breton reproche ouvertement aux ethnologues leur marotte du classement et de la structure. Reprenant une antienne rebattue, Breton défend l’impératif esthétique et conseille aux ethnologues d’ « aimer d’abord » : « il sera toujours temps, ensuite, de s’interroger sur ce que l’on aime jusqu’à n’en vouloir plus rien ignorer ».
Le retour de l’Eros
Dans La passion de l’art primitif, Brigitte Derlon et Monique Jeudy-Ballini montrent, à l’échelle des collectionneurs, ce même primat de l’émotion esthétique. Cet ouvrage, récemment paru aux éditions Gallimard, propose une enquête dans les cercles intimes des collectionneurs d’art primitif. « Selon les propos recueillis », constatent les auteurs, « l’expérience émotionnelle renvoie au sentiment du collectionneur d’être en présence, à travers l’objet, de quelque chose qui le dépasse et met en prise avec un univers parallèle, indéfinissable, autre en tout cas que la réalité prosaïque. […] Pour nos interlocuteurs, l’objet est clairement un ailleurs : géographique, temporel, mental. »8 . L’objet primitif agit clairement sur son « regardeur », il se donne à lui entièrement comme dans un rapport sexuel. Brigitte Derlon et Monique Jeudy-Ballini citent les propos enflammés de collectionneurs qui identifient l’achat d’un fétiche à une émotion post-coïtale. Prenons le cas d’Antoine Ferrari de la Salle qui tient un propos édifiant sur ce point : « L’achat d’une statue longtemps désirée ou d’un masque ardemment convoité, tel l’abandon glorieux du corps et le vide bienfaisant de l’esprit engourdi après l’orgasme, me laissait épuisé et inerte, heureux et satisfait. ». Un autre, demeuré anonyme, s’emploie à définir le « truc » esthétique en des termes plus familiers : « On se trouve en présence d’un truc … Et c’est le choc ! C’est un peu comme la présence d’une femme. C’est pareil ! Le choc ! »9 .
Il serait difficile pourtant de conclure sur cet érotisme du primitif qui donne à voir la plupart du temps des fantasmes malsains d’européen(ne)s … La charge magique de l’art primitif ne se limite pas à ces émotions sexuelles de collectionneurs anonymes. Si le primitif se révèle toujours « notre contemporain », c’est plus encore en raison de sa dimension critique. Le primitif est alors le prétexte à un antimodernisme : « Jamais la confusion des valeurs, l’étouffement des réflexes, l’éducation antipoétique n’ont été aussi développés », se plaint Breton dans son introduction à l’Art magique10 . Les objets primitifs portent en eux une aura qui les éloignent d’un usage certifié - conforme déjà en vogue en 1957. De nos jours, le culte primitif de l’image aurait fort à faire face à l’hypermédiatisation « anti-poétique ». Le propos de Breton touche alors au cœur de notre sujet. Le retour du primitif, loin de se limiter à un phénomène de mode, constitue sans doute une puissante armada contre le flot d’images profanes qui envahissent nos champs de vision. La charge opératoire des œuvres primitives n’en finit donc jamais d’insuffler un peu de poésie dans notre occident des-affecté …
Simon Daireaux
A lire :
-
André Breton, Écrits sur l’art et autres textes, Œuvres complètes, IV, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2008
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Brigitte Derlon, Monique Jeudy-Ballini, La passion de l’art primitif. Enquête sur les collectionneurs, Gallimard, « Bibliothèque des sciences humaines », 2008
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Robert Kopp, « Surréalisme et magie. Magie du surréalisme », Revue des deux mondes, mai 2008.
-
Germain Viatte, « Primitivisme et art moderne », Le Débat, décembre-janvier 2008
- Les Totems d’André Breton. Surréalisme et primitivisme littéraire, L’Harmattan, 1996 [↩]
- Jean-Claude Blachère, Op. cit., p.18 [↩]
- André Breton, Écrits sur l’art et autres textes, Œuvres complètes, IV, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2008, p.726 [↩]
- « A la fin tu es las de ce monde ancien », Apollinaire, « Zone », Alcool [↩]
- André Breton, Écrits sur l’art, Op. cit., p.553-555 [↩]
- Op. cit., p.555 [↩]
- Op. cit., p.556 [↩]
- Brigitte Derlon, Monique Jeudy-Ballini, La passion de l’art primitif. Enquête sur les collectionneurs, Gallimard, « Bibliothèque des sciences humaines », 2008, p.59 [↩]
- Op. cit., p.178 [↩]
- André Breton, Écrits sur l’art, Op. cit. p.108 [↩]

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