Jean-Pierre Richard, Chemins de Michon, Editions Verdier, 2008

Remontée

Les éditions Verdier publient, sous le titre Chemins de Michon1 , un recueil des études que Jean-Pierre Richard consacrent à l’auteur des Vies minuscules. Cinq textes épars, réunis donc désormais, comme pour, par la somme, dresser aujourd’hui un « portrait Michon ». Portrait éclaté ?2 La figure du chemin dit plutôt que l’œuvre est ici arpentée ( à la façon d’un espace géographique, d’un terrain - le texte consacré à Rimbaud a, originellement, paru dans Terrains de lecture - ) comme pour cerner la pente qui, de l’auteur « enfoncé dans l’impouvoir et la colère » a fait l’écrivain devenu. Et cette « pente Michon » est une remontée, « remontée bouleversante » nous dit J. P. Richard - si il parle alors des souvenirs que convoquent dans Corps du roi la ligne qui va de Villon à Hugo, ce passé remonté doit se lire de façon plurielle car simultanément le terme propose trois lectures, trois figures : retour, réparation, conjuration. Le texte-préface du recueil, « une autolégende » - dernier paru, en 2003 - ressaisit ainsi la figure de Michon à l’aune d’un parcours accompli, le « fils séparé » devenu moissonneur de l’éternel été ; et si le motif de l’abandon ne s’est pas absenté (du premier au dernier texte, J. P. Richard relève justement que Dufourneau ( premier des portraits des Vies minuscules) abandonné se retrouve en échos et en miroir dans le poème de Hugo, Booz endormi : « faucille d’or, […] abandonnée encore » ) il s’est symboliquement renversé, retourné. L’enfoncement, figure d’une chute (on se souviendra, par exemple, de l’incipit de La Grande Beune : « Les diables sont nommés aussi je suppose, dans les Cercles du bas ; et de galipette en galipette ils progressent vers le trou de l’entonnoir ») le laisse in fine à l’élévation : dans Corps du roi nous pouvons lire, à l’explicit, « Le ciel nous porte ».

Devenir Michon

Figures, motifs. La stratégie textuelle de Michon a logiquement rencontré la perspective critique de Richard, et l’inventaire des ascendances de chair ou de papier celui des lignes poétiques qui structurent l’imaginaire de l’écrivain. Publiés de 1990 à 2003, les textes qui nous sont donnés à lire sont pour beaucoup dans l’exégèse michonnienne, sa fertilité, sa vigueur3 . J. P. Richard a ainsi fourni l’incipit de la nécessaire critique d’une œuvre dont on peut s’accorder à dire qu’elle est centrale dans les écritures contemporaines - l’incipit aussi du recueil, le plus conséquent à ce jour, que constituent les actes du colloque Pierre Michon l’écriture absolue, publiés par Agnès Castigilione4 . On trouvera dans Chemins de Michon, outre « Une autolégende », des lectures de quatre textes michonniens : Vies minuscules, Rimbaud le fils, « Dieu ne finit pas » (premier du triptyque Maîtres et Serviteurs) et Vie de Joseph Roulin. La chronologie des études de J. P. Richard est dans cette succession respectée, elle dit dans son déroulement le défilé des figures identificatoires michonniennes, la permanence d’un double imaginaire de l’or et du plomb - de la gloire et de la boue -, et toujours une stratégie énonciative singulière : empêchée et violente, souveraine. Rimbaud, Goya, Van Gogh, un triptyque là aussi , pour l’exégète cette fois, qui à l’ouverture de son « Devenir Goya » résume, en une phrase pivot, le nœud ontologique de l’écriture chez Michon : « Comment devient-on Goya ? […] Comment, par exemple, dans le son d’un cuivre devenu clairon, Arthur Rimbaud entend-il l’inouï du seul, du vrai Rimbaud ? Ou comment Vincent Van Gogh, à travers la torsion d’une forme ou la folie d’une couleur, en arrive-t-il à se peindre, à se voir Van Gogh ? » Les questions sont ici, déjà, des réponses ; le chemin de soi à soi passe par un détour, une torsion. Sans doute devons nous dès lors lire dans l’accent porté par J. P. Richard sur le rythme de la phrase michonnienne comme l’énoncé de la double posture (faite écriture) qui préside, cette fois, au détour michonnien : une très particulière scansion. De fait, Richard relève, à la suite de Jacques Chabot, la parenté du mot avec ascension, il se lit alors comme le point de synthèse du conflit michonnien : scandale, ascension. Un recueil en miroir, en offrande5 , qui dit, par l’oblique, un « Comment devient-on Michon ? ». Preuve qu’il est désormais devenu.

Florian Préclaire

  1. Jean-Pierre Richard, Chemins de Michon, Verdier, collection « Verdier poche », Lagrasse, 15 mai 2008, 91 pages. []
  2. Nous empruntons ici à la formule du critique qui qualifie les Vies minuscules d’autobiographie « oblique et éclatée » []
  3. Notons ici une très vive actualité depuis la parution à l’automne dernier de Le Roi vient quand il veut (Albin Michel). Ont paru en novembre 2007 et en mai 2008, respectivement, Pierre Michon, naissance et renaissances, dir. Florian Préclaire et Agnès Castiglione, PUSE et Laurent Demanze, Encres Orphelines, Bergounioux, Macé, Michon, José Corti. À paraître, très prochainement (actuellement chez l’imprimeur), Les Cahiers de Chaminadour, autour de Pierre Michon, recueil de textes consacrés à l’auteur à l’occasion des rencontres de Chaminadour, qui se sont tenues en septembre 2007 à Guéret sous le titre « Pierre Michon et la fiction autobiographique ». À paraître également (en 2009), un ouvrage d’Agnès Castiglione sur Pierre Michon. []
  4. Coll., Pierre Michon, L’écriture absolue, textes rassemblés par Agnès Castiglione, Publications de l’Université de Saint Etienne, 2001, 330 pages. []
  5. Je reprends ici la formule de Michon sur la quatrième de Trois auteurs : « […] dans l’ombre bienveillante de trois grands moulins, j’ai mis trois machines réduites, en miroir, en offrande. » []
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