Marc Cholodenko, Taudis / Autels, POL, 2008

Dans ce recueil sans prétention de vérités personnelles, Marc Cholodenko construit sur la page de gauche un taudis puis sur la page de droite un autel (à des notions et concepts universels). Classés par ordre alphabétique, l’âme, la douleur, l’ennui, l’inconscient, la patience ou encore la sérénité sont examinés par l’auteur sous forme de réflexions survolantes mais profondes, lacunaires mais pénétrantes.

Taudis/Autels se lit tour à tour avec curiosité, engouement ou défiance. Marc Cholodenko y distille le résultat de ses réflexions à grand renfort de jeux sur le sens commun et les expressions populaires telles que « tant qu’on a la santé…», « tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir », « la douleur est muette ». A plusieurs reprises, l’auteur les place en introduction de ses réflexions, pour ensuite mieux les déjouer.

Et ces propos convainquent, ils font mouche… ou pas. Mais peu importe, l’auteur ne cherche pas le consentement de son lecteur, ni à le convertir à ses idées ; parcourues d’un souffle éphémère jubilatoire, ces pensées semblent avoir été écrites sur l’instant sans corrections ultérieures, un instant quelconque désormais révolu. Les nombreux inserts entre tirets et les parenthèses en témoignent. Notre esprit s’y arrête mais n’y reste pas, pas plus que dans un taudis, habitat à « la qualité provisoire » (« Autel du taudis »).

L’écriture semble suivre le cours de la pensée de l’auteur, et le style, parfois nébuleux, s’en ressent. Mais le risque de divagation est rattrapé par la construction binaire qui tient l’ouvrage, ordonné également par le classement alphabétique et la conclusion par les taudis et autels du taudis et de l’autel.

Sous cette charpente, la pensée qui habite Taudis/Autels est vive et fait fi des présupposés et préjugés dont les notions considérées sont les objets. Ainsi parfois l’auteur surprend en décevant nos attentes : par exemple, l’égoïsme se voit examiné avec une neutralité qui évacue sa connotation négative au détour d’une personnification du chat s’opposant au chien, lui-même figure de l’altruisme. Plus loin, le mensonge n’est que jouissance. L’ami « (…) est l’autre sur lequel / je me décharge à bon compte / de la honte que j’ai de conserver ma vie pour moi-même »

L’ennui est un état qu’ « on se juge puéril de qualifier négativement. ». Et ainsi de suite. Sous la loupe neutre de Cholodenko, connotations négatives et positives n’ont plus lieu d’être.

La brièveté de ces réflexions enjoint l’auteur à envisager ces notions sous un angle particulier, parfois inattendu, là encore. Ainsi le rire est exploré sous l’angle de la raison et du sens, le corps sous celui de la parole, le rythme sous celui de l’œuvre d’art. Le dessein de l’auteur n’est pas d’être exhaustif - d’ailleurs comment faire le tour de la question de l’écriture par exemple en 19 lignes, ou celle de la phrase en 14 lignes ? - et ses réflexions sont délibérément lacunaires. Par exemple cette énumération de l’ « Autel du courage » : « lâcheté volonté décision choix désespoir espoir » s’achève par un simple « etc. » Ou encore, il propose des hypothèses sans chercher à les étayer, écrivant par exemple pour conclure le « Taudis de l’animal » : « il est possible de trouver dans notre passé de nombreux arguments pour étayer cette supposition ».

L’énonciation varie d’une réflexion à l’autre. Si l’auteur privilégie la forme impersonnelle, on trouve également des adresses au lecteur. Cholodenko ne sollicite pas son consentement, mais ne l’oublie pas pour autant et l’apostrophe parfois : il l’invite à prendre « qui vous voulez » dans le « Taudis de l’animal », le prend à témoin dans le « Taudis de la solitude » : « Non mais regardez-moi cette folle de quoi elle a l’air ». Il apostrophe enfin certaines notions et entités, comme la solitude : « Fée tu fais l’air qui fait le contour du monde », le père :« Pas par temps couvert mais sous un ciel clair une clairière / tu entres d’abord dans sa lumière puis le centre », ou la sérénité. L’auteur signale lui-même cette dernière à deux reprises, exhibant ce procédé énonciatif. Il met ainsi en lumière l’écriture et la matérialité du texte. Il poursuit cette démarche dans « Autel du sexe », signalant cette fois une figure de style : « un courant temporel porteur des indices affolants (ou indicateurs affolés, pour rester fidèle à la métaphore électrique) »

Cholodenko pratique ensuite à plusieurs reprises l’auto-correction chère à Claude Simon dans le « Taudis de la patience », le « Taudis de la douleur » et l’ « Autel de l’inconscient ». Enfin, on trouve dans l’ « Autel de l’habitude », une liste à la Georges Perec. La liberté prise par l’auteur par rapport à l’énonciation n’est qu’une des nombreuses qu’il s’autorise : au gré des pages, la longueur de ses réflexions varie de six à vingt-sept lignes, elles prennent l’aspect de mini-essais très construits ou de poèmes en prose, faisant usage de procédés poétiques tels que les répétitions rythmiques, les rimes simples ou croisées, les assonances et allitérations ou encore l’anaphore.

Naviguant avec aisance d’une réflexion à l’autre, Marc Cholodenko nous propose un livre inclassable à picorer ou dévorer, léger d’apparence uniquement : le malaise de la vie le parcourt, de la « honte biologique d’être en vie », à « la crainte secrète que [nous avons] d’être », jusqu’au constat des « impossibilités qui délimitent constamment [notre] chemin d’être ».

Lison Noël

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