Fred Léal, La porte ‘verte, P.O.L, 2008
Dire que l’on a reproché aux romans de Claude Simon d’être « le produit d’un travail laborieux1 , c’est-à-dire « artificiel », au sens étymologique du mot que Simon rappelle dans le Discours de Stockholm : du latin facere, « faire », l’adjectif « fabriqué » qualifie « le produit de l’activité humaine », et en l’occurrence pour l’œuvre littéraire, du travail de la lettre (on parle d’« art poétique »). En conséquence de quoi l’expression d’« œuvre artificielle » ou « laborieuse » ne devrait se trouver dans le discours des critiques que de façon accidentelle, par redondance, une « œuvre » étant, par « définition », le produit d’un travail. C’est d’ailleurs sous ce jour que nait le « roman moderne » en tant que modèle littéraire en France dans la seconde partie du XIXème siècle, rompant par là-même avec le fantasme romantique de « l’inspiration » lyrique : « vers 1850 […] commence à s’élaborer une imagerie de l’écrivain-artisan qui s’enferme dans un lieu légendaire, comme un ouvrier en chambre et dégrossit, taille, polit et sertit sa forme »2 . Cent ans plus tard, le travail de la « forme » occupe l’espace romanesque au point de devenir le véritable « sujet » de l’écriture. Comment comprendre alors « qu’aujourd’hui pour une certaine critique, les notions de labeur, de travail, soient tombées dans un tel discrédit que dire d’un écrivain qu’il éprouve de la difficulté à écrire leur semble le comble de la raillerie ? » La question que pose Claude Simon est d’actualité. La parution du dernier roman de Fred Léal offre une occasion d’y revenir par un chemin détourné.
Faire le détour par l’interrogation de Claude Simon mène en fait directement au seuil de la composition romanesque de La porte ‘verte. Il est en effet question de détour dans le roman de Fred Léal, et plus précisément de séduction (seducere en latin, « détourner du droit chemin ») : le récit rapporte la conversation entre deux personnages de sexes opposés et tiraillés par des désirs changeants. Par ailleurs, La porte ‘verte s’ouvre sur une première page d’un genre simonien (de « Simon », et non de « Simenon », dont un extrait de roman est reproduit à moitié) : trois types de discours se chevauchent - un dialogue, la page tronquée d’un roman, et une phrase « volante » (« Non mais ça mange pas de pain »). Le lien qui les appose est minimal. « Minimal » : c’est peut-être le mot-clé qui permet d’entrer dans le « travail » qu’on a pu assimiler à une recherche « expérimentale » de Fred Léal3 Car en réalité le roman emprunte un minimum de « détours » : on découvre d’emblée une « Pauline » en nuisette, « les cuisses à l’air », et un « Fred » vêtu de son seul désir. Et le prétexte du dialogue entre les deux personnages ne fait pas pour autant dévier le récit de son but : le livre s’achève sur la concrétisation des « fantasmes » exposés en ouverture. « Minimal », donc, le travail de la lettre qui chez Claude Simon « résulte, non pas du conflit entre le très vague projet initial et la langue, mais au contraire d’une symbiose entre les deux qui fait […] que le résultat est infiniment plus riche que l’intention » .4 Ici, la relation entre la forme et le fond fait davantage penser à un mariage forcé qu’à une « symbiose entre les deux » : en dépit du « blanc » plus-que-présent sur la page, « l’intention » de l’auteur ne laisse pas la marge d’une initiative aux mots.
Malgré l’hétérogénéité du texte - qu’il s’agisse de la taille et de la police des caractères, de la forme graphique des énoncés, des genres de discours qui se croisent, des langues empruntées et des signes issus de registres multiples (symboles mathématiques, tirets, lettrage de physique-chimie, onomatopées et notes de musique), sans noter la disposition des paragraphes sur la page - le miracle auquel aboutit le « labeur » simonien ne se produit pas : le texte ne répond pas. Comme si le silence ne se faisait pas, ce silence de l’auteur d’où seul peut surgir une vie de la lettre. L’aveu de l’écrivain est formel sur ce point : « …j’use, abuse des zones de texte » . Pas question de laisser penser le lecteur, ni respirer l’écrit à l’insu de l’auteur : tout est dit, souligné, remarqué. Nul risque qu’une allusion passe inaperçue ; qu’un jeu de mot reste non explicité. Nul risque : l’auteur se borne à suivre le chemin prévu. Sans laisser un doute possible quant à sa virilité. La « saillie thérapeutique » du docteur Fred engendre un « coït salutaire » pour son personnage ; « J’ai joui, oui » déclare Pauline, soulignant le participe qui apparait en gros caractères. Puis, mettant en italique l’adjectif sensible, « grosse », elle précise qu’il s’agit bien de la taille de « [s]a quéquette » (à Fred) - et d’une blague lorsque, par taquinerie, elle prétend n’en pas parler. Toute mise en doute des capacités du « flambeur » sont à mettre au compte de la « rigolade ».
La forme narrative de La porte ‘verte n’est pas inédite dans l’œuvre de Fred Léal ; mais sans doute plus que jamais pose-t-elle la question vitale en matière de « roman » (car tel est désigné l’ouvrage en couverture), et qui plus est de roman « expérimental » : où est la lettre ? Les mots du texte sont ou bien démantibulés (« J’entrais dans des é tats se conds »), ou bien à demi gobés, à compter du titre : « ‘verte » ; mais sans que les conséquences n’en soient par suite véritablement assumées. L’ « histoire » semble avoir été restituée sans avoir été mâchée. Même pas pris le temps d’avoir marqué les pages - et la pagination, non pas biffée, ce qui engagerait un travail de la rature et de la relecture, a été bouffée dans l’empressement de communiquer le succès du garçon auprès de la fille. Le « récit » ne s’encre littéralement pas dans le papier. La porte est définitivement « verte » et elle reste fermée à l’imagination du lecteur.
Imaginons un instant - ça fait du bien de pouvoir ! - imaginons que Fred Léal n’« abuse » comme il le dit lui-même de la page blanche que pour mieux en revendiquer le potentiel. Imaginons que l’impression de vacuité que produit la lecture de son livre soit l’effet voulu d’une stratégie argumentative visant à reproduire la communication virtuelle d’un chat, ou à imiter la langue sans étymologie des textos. Dans cette perspective pamphlétaire, La Porte ‘verte se révèle d’une efficacité sans faute. Où la fermeture systématique à l’aventure littéraire sert à dénoncer une « communication » coupée de sa grammaire. Où le personnage féminin se fait le porte-parole de la cause que défendrait l’auteur à contre-courant de sa flemme : « Quand tu commences un truc, il faut que tu oublies de zapper et que tu le termines » alerte-t-elle de justesse (on est à l’avant dernière page). La Porte ‘verte formulerait alors une hypothèse de travail à prendre en compte dans nos rapports aux textes : la littérature s’arrête-t-elle là où la facilité commence ?
Anaïs Frantz
- Ces citations sont tirées du texte de la conférence que tint Claude Simon lors de la remise du prix Nobel de littérature le 9 décembre 1985 à Stockholm. Le texte fut publié aux éditions de Minuit (Paris) en 1986 sous le titre de Discours de Stockholm [↩]
- Roland Barthes, « L’artisanat du style », dans Le degré zéro de l’écriture, Paris, Seuil (collection Points ; 35), (1953), 1972. [↩]
- Fred Léal a commencé à publier des critiques littéraires rédigées sous une forme narrative (des « récits-critiques ») diffusés pour l’essentiel dans les revues Action Poétique et CCP, avec lesquelles il collabore régulièrement. [↩]
- Claude Simon, ibid. [↩]

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