Philip Roth, Un homme, Gallimard, 2007

Parler de la mort est un exercice littéraire périlleux : comment rendre fictif ce qui fonde notre condition humaine ? Et quel sens doit-on accorder à cette transposition délicate ? La mort, concept froid pour certains, noeud d’angoisses pour d’autres, peut-elle être conjurée par le rituel de la mise en mots ?

Dans Un Homme, Philip Roth choisit l’induction littéraire : en représentant un individu lambda, (Everyman est le titre original de l’ouvrage et son personnage principal n’a pas de nom), frôlé par la mort tout au long de sa vie et touché par elle à un âge avancé, l’auteur croit saisir, en accumulant les clichés (ne parlons même pas du noir profond de la jaquette choisie par Gallimard), les universaux de l’expérience de la mort - comment naît-elle à notre conscience, comment se maintient-elle à notre esprit, comment surgit-elle dans notre corps, comment nous subtilise-t-elle la vie. Mais le passage du particulier au général ne se fait pas, quelque chose en effet ne « prend » pas et, sans mauvais jeu de mots, ce récit nous laisse froid.

Un homme vient d’être enterré : un narrateur omniscient va faire le récit de la vie du mort en compilant ses souvenirs. Comme toujours chez Philip Roth, si la mise en scène des relations familiales est criante de vérité, celle des relations maritales n’est pas épargnée par la caricature. On ne sait toujours pas, une fois le livre terminé, sur quel registre danser : doit-on s’esclaffer lorsque le personnage principal raconte à l’envi tantôt ses expériences conjugales et extra-conjugales, dignes des meilleures séries B, tantôt ses séjours à l’hôpital ? Doit-on lire comme une épreuve tragique cette prise de conscience soudaine que la vieillesse est synonyme de perte de la virilité - incarnée notamment par cet épisode ridicule de tentative de séduction d’une petite jeunette faisant son jogging au bord de la plage ? Doit-on conclure à l’absurde lorsque Philip Roth joue grossièrement avec la circularité thématique - le livre s’ouvre et se ferme sur l’évocation d’un cimetière -, remâchant symboliquement ces poncifs qui nous rappellent que la vie est un éternel recommencement et que nous retournerons poussière ?

Pourtant, pour bien des critiques, Un Homme est le livre d’un Roth au sommet de son art, une oeuvre-testament qui dissimule mal la part de confession qu’elle contient, une oeuvre poignante, puissante, etc. Mais ce n’est parce qu’elle manie des thèmes aussi cruciaux que la maladie, la solitude, la vieillesse, la mort, que l’oeuvre, de fait, est profonde. Et ce n’est pas non plus parce que l’auteur est Philip Roth que l’ouvrage, de fait, est incontournable.

Parce que notre estime pour son oeuvre est grande, et s’il fallait trouver les raisons de notre déception, nous dirions que, peut-être, Roth cherche moins à mettre en scène des personnalités que des corps face à la mort : et il est, somme toute, bien plus difficile, en tant que lecteur, de s’identifier, même partiellement, à un corps qui cherche à dire la lenteur inexorable de ses altérations, qu’à un esprit, même de papier, dont les modulations s’adaptent davantage au temps de la lecture. En revanche, et presque bizarrement, ce sont les personnages secondaires qui sont les mieux réussis (Howie, Nancy, Millicent Kramer entre autres) - parce que les moins travaillés ? -, et qui, pensons-nous, sauvent le texte d’Un Homme : ce que le narrateur n’arrive pas à dire sur le personnage principal (ce que Roth n’arrive pas à dire sur Roth, si l’on en croit certaines critiques), les personnages secondaires y parviennent partiellement.

Mais le pari du traitement littéraire de la mort est malgré tout manqué. La prose semble comme suspendue, prise dans les filets d’un entre-deux aporétique, refusant toute intimité avec son sujet et ne parvenant pas non plus à l’illustrer de façon satisfaisante. La banalité qui fonde le récit aurait pu revêtir un aspect bouleversant, l’anonymat du personnage réveiller en nous une sorte de crainte primitive par le biais de l’identification : en dépit de toutes ces potentialités, Philip Roth nous offre un ouvrage qui tombe des mains, choisissant de parler de rien pour évoquer l’approche du néant. La boucle est bouclée : Un Homme, du rien sur le Rien.

Sophie C. HÉBERT
le 4 Décembre 2007

1

Commentaire

  1. gmc a dit le 8 jan 2008 :

    PORTE OUVERTE

    La mort n’est réelle
    Qu’en fonction des limites
    Que se crée le cosmos
    Plus le monde est petit
    Plus la mort effraie
    Plus exactement
    Plus la peur est prégnante
    Car de la mort
    Personne ne sait rien
    Dans la vallée des larmes

    5/1/08

Faire un commentaire :