Les livres de Léonora Miano ne sont jamais d’une lecture confortable - et entre nous, c’est tant mieux. Son dernier roman, Tels des astres éteints, nous propose une histoire généreuse, longue de quelques quatre-cent pages, construite autour de trois personnages. On hésite cependant, et malgré le sous-titre de l’ouvrage, à parler de ce texte comme d’un roman : la trame narrative est, en effet, réduite à l’essentiel, permettant à une réflexion de fond sur l’identité - individuelle, collective - du peuple noir de se déployer.
Amok, Shrapnel et Amandla ont deux caractéristiques communes : leur couleur de peau - noire ; leur lieu de vie - le Nord (et même si Paris n’est pas explicitement mentionné, c’est bien là qu’ils vivent). Néanmoins, chacun développe une conception bien personnelle de son appartenance à la Communauté noire et de son engagement dans la cause noire : patiemment, Miano présente la gamme des états d’âme de ses protagonistes, entre mélancolie lasse, espoir utopique et volonté farouche. Comment retrouver ce qui a été perdu (un continent, un peuple, une identité, une intégrité) ? Comment valoriser ce qui, pendant si longtemps, a été humilié, bafoué, ignoré ? A chacune de ces questions, chaque personnage apporte une réponse différente, preuve de la complexité de l’interrogation mais aussi de la fertilité de ses solutions. Le coup de force de Léonora Miano est de ne pas prendre parti, de se contenter - mais avec quel génie littéraire - d’exposer, à chaque page, les tenants et les aboutissants de chaque problème et de chaque solution, agrémentant son texte de didactisme, voire d’érudition. Tout est fait pour que le lecteur comprenne ce qui est en jeu - sans pour autant l’assoupir : car c’est sans complaisance, ni pour les « Blancs » ni pour les «Noirs», que le texte déplie son sens.
Tels des astres éteints, en dépit du caractère poétique de son titre et de l’apparat romanesque de sa trame, penche donc plutôt du côté de l’essai. L’Histoire se réécrit, savamment et sans oubli. Les idéologies sont démasquées, car enfin présentées, soupesées, critiquées. L’actualité même n’est pas épargnée : tout à tour sont abordés la droitisation du pouvoir politique, le véritable rapt culturel inauguré par le Musée des Arts premiers, l’illusion égalitaire née de l’apparition d’un présentateur noir à la télévision. Mais il ne faudrait pas se méprendre : Tels des astres éteints n’a rien d’une profession de foi politique - ce n’est pas l’argument de l’ouvrage et le thème politique n’est traité que de façon ténue. La vérité du texte est ailleurs : il cherche d’abord à informer pour réduire les ignorances - incolores, elles, mais bien dangereuses. Des événements sont rappelés, des acteurs de la cause noire sont présentés, des symboles, des idiolectes sont expliqués : qui sait ce qu’est une sans confiance ? Qui est Marcus Mosiah Garvey ? Pourquoi les locks ? Miano dispense son savoir, multiple, hétéroclite, mais sûr, dans une prose à la fois précise et confidentielle.
L’originalité du texte réside sans aucun doute dans sa ponctuation musicale : une « bande-son », récapitulant toutes les références musicales - et elles sont nombreuses - du texte, a même été placée à la fin du livre. De même le texte, dans sa structure, est divisé de la même façon qu’une chanson. Pourquoi accorder une place si conséquente à la musique ? Parce qu’elle porte à sa manière, non violente mais rythmée, une cause ; parce qu’elle peut aussi aisément devenir symbole. Mais aussi, on l’oublierait presque, la musique (soul, funk, groove, reggae, etc.) est, presque toujours, liée à un mode de vie, à une démarche, et elle est peut-être le premier moyen - le meilleur moyen ? - de rapprocher des identités, de fédérer des consciences quelles que soient leurs diversités.
Tels des astres éteints pointe un problème de taille : l’expression du nationalisme noir et même du panafricanisme, quel que soit son degré de radicalité, achoppe toujours sur la force des identités individuelles. Autrement dit, comment réussir, malgré la puissance des identités personnelles (toujours fortement forgées à partir des questions de généalogie, de famille, d’ascendance, de descendance même, avec tout ce que cela implique d’éventuels traumatismes ou, au contraire, de souvenirs fondateurs), à reformer une identité collective ? Et d’ailleurs à partir de quoi fonder cette identité ? Miano expose les différents moyens pouvant réactiver une conscience collective noire, dont notamment le recours au kémitisme, c’est-à-dire à une source culturelle fondamentale, puisant dans l’Egypte ancienne, sorte de mythe créateur du peuple noir, justifiant son existence autant que sa réunion. De plus, d’où faire naître cette identité collective noire ? Du pays de l’Oppresseur, du Nord (et à ce moment-là ce serait les peuples de la diaspora noire qui serait les instigateurs de ce mouvement) ? Ou bien de la Terre mère - où les Noirs du Nord devraient donc retourner ? Tout en exposant ces alternatives, le texte disperse cependant l’idée que l’activisme noir-américain s’est révélé, sinon plus utile, du moins plus concret que celui de la Vieille Europe : certains passages du livre mettent en scène des réunions, ces conférences des « Frères Atoniens », où la cause noire est à l’ordre du jour, mais où la parole - à la fois nécessaire et vaine - supplante l’action (ce dont le personnage de Shrapnel fera d’ailleurs les frais.) Enfin, comment rendre visible son appartenance à la Communauté noire ? Par une tenue vestimentaire, un quartier à habiter, une langue spécifique ? Même la couleur de peau ne semble pas se suffire à elle-même dans cette perspective : le personnage d’Amandla, issu des D.O.M. et non de l’Afrique, en est la preuve. Dans tous les cas, l’idée d’un séparatisme est exclu. Car au-delà de l’Histoire, et malgré elle, des liens se sont tissés entre Nord et Sud. Des liens idéologiques profondément culpabilisants (le grand-père d’Amok a été un « collabo » de la colonisation) mais aussi des liens d’amour (Shrapnel aime une « blanche aux yeux bleus ») dont le métissage est une des réalités.
Avec ce texte, un pas est franchi. Jusqu’à présent dans l’oeuvre de Léonora Miano, l’Afrique était un lieu où placer son récit : la fiction, même réaliste, était un moyen pour elle d’éveiller la réflexion du lecteur - sans lui imposer. Avec Tels des astres éteints, Miano change de tactique, liant désormais fiction et réflexion (au profit de cette dernière) : tout en maintenant la beauté du style et le génie des formulations (brèves, directes, efficaces, sans fioritures), elle nous offre un livre puissant, s’adressant autant aux consciences endormies du Nord qu’aux consciences étouffées du Continent noir. On aime parfois se dire que l’auteur se dissimule dans son propre texte : Léonora Miano, peut-être, se serait glissée sous les traits étranges mais discrètement omniprésents de cette pythie à chapeau melon dont les imprécations lourdes de sens cherchent à raviver, en se parant d’un espoir énergique et déniaisant, la lumière de ces astres éteints.
Sophie C. HEBERT

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