Miguel de Luca est cinéaste, mais il ne l’a pas voulu. Depuis sa naissance, en 1977, à Barcelone, il s’auto-filme grâce à un dispositif inventé par son père aujourd’hui décédé. Plus de trente ans d’images –pour les heures, calculez vous-même- et une vie enregistrée dans ses moindres détails. Un trésor unique.

Max d’Arcy : Commençons par décrire brièvement le dispositif de votre œuvre

M.L : Et bien j’ai une longue tige plastique qui part de mon épaule, qui arrive a un mètre de ma tête et au bout de laquelle a été implanté un mini objectif vidéo qui est tourné vers mon buste et qui me filme continuellement. L’objectif est relié à ma ceinture par fibre optique et je porte constamment sur moi un disque dur portatif de taille extrêmement réduite (un des plus petits au monde) où sont enregistrées les images.

M.A : Mais vous devez bien stocker les images dans un disque dur de mémoire plus importante non ? A quelle fréquence ?

M.L : J’ai une autonomie de six heures. Ce qui veut dire que toutes les 5h30, je dois me brancher à mon ordinateur général où je me déleste, en quelque sorte, de mon passé. Après ça ma mémoire portative est vide et… je peux repartir vers d’autres horizons (sourire)

M.A : Comment vous est venue l’idée de filmer votre vie entière ?

M.L : L’idée n’est pas de moi, tout le mérite revient à mon père qui a entièrement pensé cela avant même ma naissance. C’était un projet très osé à l’époque, d’autant plus que les possibilités techniques n’étaient pas aussi simples qu’aujourd’hui. Beaucoup ont traité mon père de fou, mais il s’est accroché et a construit de ses mains un système de caméra portative à l’époque assez révolutionnaire. Enfin, tout révolutionnaire qu’il était, j’avais quand même plus d’un kilo de matériel sur moi.

M.A : Mais alors quand avez-vous commencé ?

M.L : Mais dès que je suis né ! On dit souvent « j’étais fait pour telle ou telle chose », moi je peux dire vraiment que j’étais fait pour ça, je n’ai pas eu le choix. Papa racontait souvent qu’il attendait entre les jambes de maman quand elle a accouché pour m’accrocher les appareils.

M.A : Vous voulez dire que vos parents vous ont conçu uniquement pour réaliser l’expérience ?

M.L : Tout à fait.

M.A : Et ça ne vous choque pas ?

M.L : (humeurs) Ecoutez, on me bassine depuis que je suis tout petit avec ce genre de questions psychologiques alors épargnez moi ce credo-là, s’il vous plaît. Au moins j’ai été un enfant voulu, chéri ; il y a tellement d’enfants qu’on envoie à la DDASS ou qui naissent sans avoir vraiment été désirés que, vraiment, je serais un bel égoïste de me plaindre.

M.A : Donc, toute votre vie est enregistrée, elle est archivée, seconde par seconde et consultable. Justement, regardez-vous le passé ? Je veux dire, au sens matériel, regardez vous les images de votre passé ?

M.L : J’évite au maximum. Sinon je finirai par être prisonnier du système et je ne cesserai de regarder ma vie, je deviendrai obsédé par mon propre être. Or je ne veux pas être enfermé là-dedans. Certes ma vie est filmée mais ce n’est aucunement le but de ma vie. Je vis normalement, j’ai des buts, des objectifs, une vie de famille (Miguel de Luca est marié et père de deux enfants). J’ai une vie tout à fait normale, je suis un être équilibré.

M.A : Vous travaillez (Miguel de Luca est directeur d’un garage) mais est-ce que vous vous considérez comme un artiste ou pas ? Est-ce que vous êtes considéré comme tel ?

M.L : J’ai eu longtemps beaucoup de mal avec ce problème. Je me prenais pour une sorte d’artiste total parce que j’étais filmé vingt quatre heures sur vingt-quatre et puis, peu à peu, je me suis rendu à l’évidence, je n’en suis pas un. Je n’ai ni l’envie, ni le talent. Et je le dis sans amertume. Simplement, je suis le sujet d’une œuvre d’art. Je pense que je suis artiste dans ce que je laisser aller à la caméra, dans ce que j’abandonne, dans ce que je donne au spectateur de manière involontaire, sans y penser, sans essayer, justement, de faire acte d’art.

M.A : D’ailleurs c’est une question que je voulais vous poser : qui a le droit de consulter votre vie archivée ?

M.L : Tout le monde, c’était dans le contrat initial.

M.A : Le contrat ?

M.L : Oui, le contrat. C’était dans les volontés de mon père, que les images soient accessibles à tout le monde.

M.A : Et où peut-on les voir ?

M.L : Au centre Miguel de Luca, dans la banlieue barcelonaise. Il n’y a qu’une salle de consultation, vous pouvez demander à l’archiviste n’importe quelle tranche seconde de ma vie.

M.A : Y avait-il d’autres clauses dans le contrat passé avec votre père ?

M.L : Sur son lit de mort, il m’a fait jurer de ne pas arrêter de tourner, jamais, sous aucun prétexte, jusqu’à ma propre mort. Et j’ai accepté.

M.A : Quand même, soyez franc, n’y a-t-il pas des moments où tout cela vous pèse ?

M.L : (silence) Si (silence) Bien sûr que parfois c’est dur. Bien sûr que parfois j’ai la tentation d’arrêter. Mais l’aventure est si belle, si inédite. C’est probablement la seule fois que cela se fera. Je suis un cas unique. Maintenant que j’ai commencé, honnêtement, je ne peux plus stopper. Il y a tellement de gens que cela intéresse et qui souhaite me voir aller au bout. Je ne veux pas décevoir mon public.

M.A : N’avez-vous pas envie, parfois, d’être seul, vraiment ?

M.L : La solitude…

M.A : Et vos proches, votre famille, ils n’en n’ont pas assez parfois ? Ils ne vous menacent pas de vous arracher l’appareil ?

M. L : Au fur et à mesure on s’habitue…enfin…j’a remarqué une chose, c’est que nous vivons plus, nous ressentons plus les choses grâce à la caméra.

M.A : Comment cela ?

M.L : Et bien le fait d’être filmé 24h/24h cela fait que, d’une certaine manière, nous avons perpétuellement un spectateur potentiel. Nous sommes toujours en représentation, potentiellement en spectacle. La caméra nous galvanise, nous avons l’impression de vivre de grandes choses. Cela met du feu dans les disputes. Cela fait bouillir les sentiments. Nous ne nous énervons pas uniquement pour celui qui est en face mais aussi pour la caméra. Peu à peu, nous devenons des personnages. Des personnages très heureux parfois, très malheureux à d’autres. Mais nous avons quitté définitivement la demi-mesure, le petit sentiment. La moindre de nos sensations est démultipliée, elle se propage comme un orage de chaleur. Ma vie est un film, au sens propre.

M.A : Y a t il déjà eu des études de votre œuvre ?

M.L : Oui, pas toutes intéressantes d’ailleurs. Mais un chercheur, Iban Olvaqui, a écrit une synthèse de mes vingt premières années qui s’appelle une vie de cinéma (una vida de pellicula) que j’aime particulièrement.

M.A : N’avez-vous pas peur, parfois, de vous retrouver face à des gens qui connaissent mieux votre vie que vous ? Qui ont vu récemment des éléments de votre passé, éléments que vous-même avez peut-être oublié depuis de nombreuses années ?

M.L : Si, c’est parfois un problème. J’ai eu des soucis avec un « fan » qui ne cessait de regarder la même séquence au centre Miguel de Luca, c’était la séquence de ma première relation sexuelle, après il a essayé de retrouver la fille et ça a fait toute une histoire, il était à moitié fou, disait être le vrai Miguel de Luca, avait soi-disant, des preuves en image à l’appui. Bref, ça a été une très mauvaise période, très dure pour ma famille et moi. (silence) Les gens croient que je suis leur ami, leur frère, certains m’ont écrit en me disant qu’ils me priaient, que j’étais leur dieu. Enfin, n’importe quoi. Mais c’est vrai que maintenant d’une certaine manière, j’appartiens au gens. Je ne m’appartiens plus moi-même. J’ai trouvé qu’ils avaient particulièrement bien rendu compte de ça dans Truman show. Ils étaient venus me consulter avant d’écrire le scénario, j’avais même rencontré Jim Carrey, un chic type. On avait pas mal parlé, j’avais corrigé des incohérences dans leurs premières versions de script. Je suis crédité au générique d’ailleurs.

M.A : Il y a cinq ans, deux chercheurs : Ilan Vitoziwitz et Joaquim Soltano ont exhumé des archives un…

M.L : (coupant la parole) on avait dit qu’on en parlerait pas.

M.A : (continuant)…trou dans la continuité filmique…

M.L : (coupant la parole) je ne veux pas en entendre parler

M.A : (continuant)…un trou d’exactement 37 minutes et 12 secondes dans la continuité filmique au jour du 12 février 1999, entre 18h18 et 18h55.

M.L : j’avais votre parole qu’on n’aborderait pas ce sujet.

M.A : Vous avez toujours refusé, depuis cette découverte, d’expliquer ce trou. Pouvez-vous nous dire deux mots au sujet de cette polémique ?

M.L : J’avais votre parole…

M.A : Est-ce que vous pouvez nous dire, au moins, si durant ces 37 minutes vous avez arrêté de filmer et donc il n’y a pas d’images. Ou si il y a des images et que vous les avez supprimées de la continuité filmique ?

M.L : …

L’interview a été interrompue. Vous pouvez voir l’interview filmée et ce qui a suivi au centre Miguel de Luca.1

Max d’Arcy

  1. Propos recueillis par Max d’Arcy et traduits de l’espagnol par Isabela Poyes. []
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Commentaires

  1. Séraphine a dit le 2 oct 2007 :

    Un beau sujet de film ce trou de 37 minutes…

  2. XL a dit le 2 oct 2007 :

    Très intéressant, à tel point qu’on reste sur sa faim.

    Pour ceux qui ont été intrigués par ce sujet, je conseille le film TARNATION de Jonathan Caouette ainsi que la lecture de l’article “Archives émouvantes” de Serge Kaganski.

    http://blogs.lesinrocks.com/s-kaganski/index.php?2007/09/27/14-archives-emouvantes

  3. Anastasie a dit le 26 oct 2007 :

    c’est très beau. est-ce que le contrat est accessible, ou c’est saseule propriété privée ?

  4. Albane a dit le 11 déc 2007 :

    intéressant…à quand la rétrospective à la cinémathèque?? toutes les hypothèses pourront alors être envisagées sur ce fameux “trou”

  5. jacques a dit le 30 déc 2007 :

    Mmouais ….
    Tout cela sent un peu le hoax, autrement-dit le canular ….

  6. Dyewsisyweertot a dit le 3 sept 2008 :

    hey !!
    its very point of view.
    Nice post.
    realy good post

    thank you ;)

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