Entretien avec Laurène Hendarste, conteuse

Laurène Hendarste a longtemps été infirmière à l’hôpital puis, en 1994, elle se tourne vers l’aide à domicile. Durant toutes ces années, elle rencontre de nombreuses personnes âgées qui lui racontent leurs vies et lui demandent de raconter elle aussi quelque chose. De cet échange - une histoire pour une histoire - a germé l’idée de faire se rencontrer des personnages âgées dans des ateliers d’écriture de contes.

Max d’Arcy : D’où vous est venue l’idée d’écrire des contes pour personnes âgées ?

L.H : C’est une idée qui voyage en moi depuis longtemps. Lorsque j’étais auxiliaire de vie dans la région de la Creuse, j’ai eu l’occasion de rencontrer de nombreuses personnes âgées venant toutes d’horizons différents et pourtant, je retrouvais toujours le même besoin, la même envie, celle d’entendre ou de raconter des histoires. L’ennui de leurs fins de vies réclamait du merveilleux.

M.A : Alors vous leur racontiez des histoires ?

L.H : Je m’y suis mise, peu à peu. Je me suis alors rendue compte que les personnes âgées sont comme des enfants. On dit souvent que l’être humain régresse dans ses dernières années : l’incontinence, la folie le guettent. Il se met à dépendre des autres, à faire des caprices. Plutôt que de parler de régression, je préfère parler de retour à l’enfance ou à un état s’en rapprochant. Mais les contes, les histoires que je leur racontais ne les satisfaisaient pas pleinement. Avant tout parce qu’ils étaient pleins d’espoir, parce qu’ils portaient en eux l’insouciance des premiers jours. Or, les personnes âgées me demandaient des contes désabusés. Des contes de la fin plutôt que des contes du début.

M.A : Ils étaient donc très attentifs à ce que vous leur lisiez ?

L.H : Et comment ! Mais d’une manière différente que peut l’être celle d’un adulte par exemple. Les personnes âgées ont tendance à s’évader, au sens premier du terme, là aussi comme les enfants. La concentration est affaire de fuite. Plus le conte leur plaît, plus ils s’en échappent, plus ils en retiennent uniquement des bribes, des détails qui les marquent, qui rentrent dans leur univers. Alors que chez l’adulte, il y a une rationalité terrible, on fait des fiches de lecture pour savoir précisément ce que nous a apporté la lecture de tel ou tel livre, vous imaginez ! Des fiches de lecture !

M.A : L’attention n’est pas directe alors…

L.H : Non, pas du tout. Il faut se mettre en accord avec l’état de ses personnes et que le conte ne soit pas là pour leur occuper l’esprit mais au contraire, pour le leur ouvrir.

M.A : Comment avez-vous remédié au problème des contes qui ne les satisfaisaient pas ?

L.H : J’ai commencé à en écrire moi-même mais n’ayant pas de réels dons pour ça, je me suis vite rendu compte que mes intentions étaient trop voyantes, que les personnes âgées voyaient clairement où je voulais en venir avec telle ou telle histoire. L’idée a alors été de faire écrire ces contes par les personnes âgées elles-mêmes au travers d’atelier de création.

M.A : Comment fonctionnent ces ateliers ?

L.H : Et bien je réunis un groupe de personnes âgées (trois au maximum) et je les fais travailler sur un thème commun. Chacun apporte des idées, des bribes d’idées souvent. Nous fonctionnons par bribes, par fragments beaucoup plus que par une structure générale. Cela est dû à l’état d’esprit des personnes âgées qui fonctionnent énormément par associations d’idées, de sentiments. Cela apparaît aussi comme une façon évidente de voir les choses : l’enfance se structure dans le conte, elle apprend la logique et espère ainsi que la vie suivra un fil bien précis, presque prévisible. Les personnes âgées savent bien que la vie est une déconstruction permanente, qu’il n’y a pas de fil conducteur et qu’on passe d’une émotion à une autre sans que cela soit attendu.

M.A : D’un point de vue disons sociologique, quelles sont les répercussions de tels ateliers sur les personnes âgées ?

L.H : J’aime à croire qu’elles sont grandes. Notre société est très hypocrite : on est de plus en plus âgés, et cela ne va aller que dans ce sens, et on relègue ces gens-là dans des placards.

M.A : C’est, en quelque sorte, un retour à la vie pour elles…

L.H : Et bien, justement non, je ne crois pas. Il n’y a aucune volonté de leur part de publier ou de parler de leurs travaux, il n’y a aucune volonté de s’insérer par là dans la société. Au contraire, les contes sont un véritable refus de la société et de la vie. Je vais peut-être vous choquer en disant cela mais les contes sont écrits de pulsions de mort. C’est la fuite de la vie de ces corps qui donnent l’énergie de l’écriture. Les contes sont les traces d’un départ. Chaque phrase est un bout de vie en moins. Quelque chose de moins a emporté avec soi. L’écriture de nos contes n’est pas une tentative désespérée de se croire encore vivant, c’est une façon d’accepter que c’est la fin. (silence) C’est également la raison pour laquelle je ne travaille pas avec de trop jeunes retraités, ceux-là sont encore animés par des pulsions de vie, ils croient encore à un « retour gagnant », à une revanche, ils ont encore un espoir, souvent aigre d’ailleurs, de gagner. Ils sont encore trop conscients. Tandis que les personnes âgées à l’article de la mort n’ont plus rien à conquérir. Ils coulent vers la mort et c’est cette perte que nous nous employons à, disons, effleurer. (silence)

M.A : Quels sont les thèmes abordés par les personnes âgées dans leurs contes ?

L.H : Il y a une personne âgée, Marie-Joëlle Renaud, qui a beaucoup participé aux débuts des ateliers et qui est décédée aujourd’hui, qui répétait sans cesse « bon et bien, c’est ça qui nous intéresse, c’est l’amour. C’est bien l’amour, souvent c’est tout ce qui reste. ». Nous avons fait de cette phrase une sorte de totem d’où a pu couler de nombreuses choses, le totem s’est peu à peu désagrégé pour ne laisser la place qu’à des traces d’amour, des fragments, des bribes, des morceaux d’amour. Il en est ressorti, me semble-t-il, une grande vérité, c’est que personne ne peut connaître l’amour. On n’a que des traces d’amour, des preuves, des manifestations ; l’amour n’existe que par là.

M.A : Sous quelles formes se présentent les contes écrits ?

L.H : Ce qui est le plus expulsé par les personnes âgées, c’est la structure classique, le fil, le déroulement. Il y a une sorte d’épuisement vis-à-vis de cette forme qui semble venir, encore une fois, de la vision de la vie « a posteriori ». Il y a un vieil homme, Jean-Alain, qui a dit, lors d’un atelier « Au début, je croyais que tout serait organisé. Maintenant j’ai compris, enfin, je crois, oh et puis non ». Ceux qui participent aux ateliers ont presque tous en commun cette envie de rendre compte de la désorganisation de la vie, de son absence quasi-complète de structure référente. Dans les plages, un conte écrit à six mains par Geneviève Filipon, André Pauliet et Suzanne Fourel, sont évoquées toutes les superpositions de sentiments contenus en une âme à un moment donné mais aussi sur toute une vie. Par là, le conte aborde également les différentes plages de nous-mêmes qui se jouent à la même période d’une vie, en fonction des lieux où on se trouve et surtout des personnes avec qui on se trouve.

M.A : Comment vous placez-vous par rapport aux écrivains ?

L.H : Je suis là pour les pousser à donner ce qu’ils ont au fond, ce qui doit remonter. Enfin j’essaie de le faire. Ce qui m’ennuie le plus, pour tout vous dire, c’est ce que je suis en train de faire, de commenter.

M.A : Mais il faut bien le faire pour que cela nous parvienne

L.H : Non, pas forcément. Vous pouvez juste lire les contes et après y penser, qu’ils vivent en vous. Au fond, tout ce que je vous dis là, ça n’a pas le moindre intérêt. Lisez les contes, ils iront directement en vous. Tout ce que vous me faîtes dire c’est de l’enrobage intellectuel. Les contes n’en ont pas besoin.

M.A : Est-ce qu’il y a un conte qui vous est particulièrement cher ?

L.H : J’avoue qu’il y en a un qui me touche vraiment. Il y a une dame, Gabrielle Lelac, qui est toujours venue aux ateliers mais qui n’a jamais pu écrire la moindre ligne. Elle n’en était pas triste, elle disait que ça viendrait. Elle regardait les autres faire, travailler. Et puis huit mois après, elle est venue me voir et elle m’a tendue un petit manuscrit et elle m’a dit « ca y est, j’ai fait quelque chose ». C’était Le Trajet du bleu, ça évoque tous les passages du bleu et toutes les teintes de cette couleur qu’elle a connues dans sa vie.

Propos recueillis par Max d’Arcy

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Commentaires

  1. vidal frederique a dit le 22 fév 2008 :

    merci pour tout ce vous avez dit je suis en train de mettre en place un atelier conte dans l’etablissement ou je travaille et je crois que les pa ne sont pas la pour finir leur vie simplement même dements ils ont encore beaucoup de choses a nous dire et a partager avec les autres.il faut continuer de communiquer avec eux et par l’intermediaire des contes leur souffrance et leur joie continuent de passer

  2. Caroline JEROME a dit le 22 mar 2008 :

    Bravo pour votre humilité et votre capacité à vous adapter, à être à l’écoute. J’aimerai beaucoup lire de ces contes comme vous le suggérez mais comment/où puis y avoir accès? Merci!

  3. NAVET LILIANE a dit le 9 juin 2008 :

    Tout comme le commentaire 2 de Caroline, je souhaiterai faire des interventions en maisons de retraites et lire des contes aux personnes âgées.
    Pouvez vous me dire comment avoir accès aux votres ?
    Merci d’avance.

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