Plantons le décor. Les winchesters sont chargées, les colts sont de sortie, les couteaux et le regard aiguisés, les cordes et la gorge nouées : sur la triste colline, rien ne se règle à l’amiable, surtout pas les comptes. La triste colline, ses centaines de tombes de brutes médiatiques déconfites, sa haine spaghetti vendue au kilo, son redresseur de torts allongés, assoupis discrètement dans la prairie jaunie où brille le soleil de l’indifférence. Tous les mois, dans le cimetière de Sad Hill, un truand mourra, tué par un bon qui, certes, a déjà péché, mais qui n’hésite pas à jeter la première pierre. Il faut bien rire un peu des médias et de soi.
Droit opposable à l’ignorance et légalisation du plagiat
par Luc Colrat
Le mois dernier, la dix-septième chambre correctionnelle a su rendre un jugement novateur qui mérite que l’on s’y intéresse : elle a condamné Antoine Lubrina à 1000 euros d’amendes avec sursis et à un euro de dommages et intérêts pour injure publique envers un particulier, en l’occurrence Laure Adler.Pour bien comprendre la justesse de cette décision, il est nécessaire de remonter le temps. En 2005, Laure Adler, journaliste branchée à la limite de l’électrocution et ancienne directrice de France Culture, avait effectivement déposé plainte pour injures contre Antoine Lubrina, trublion agité et président du Rassemblement des Auditeurs Contre la Casse de France Culture. La raison de cette plainte était un dessin de l’accusé, et désormais coupable, où Adler était représenté en train de brandir de multiples pancartes. Sur l’une d’elles était inscrit cet odieux slogan « vivre et penser comme des porcs ». C’en fut trop : après des années de harcèlement moral perpétré par la RACCFC, après ce calvaire où l’association allait jusqu’à pousser les employés à afficher les caricatures au siège de Radio France, voire à critiquer ouvertement la Turbo-Bécassine, Adler ne pouvait pas accepter de se faire ainsi comparer à un porc.Le problème est qu’elle découvrit avec stupeur lors de l’audience du sieur Lubrina que cette phrase n’était pas une insulte, mais une référence au livre de Gilles Châtelet paru en 1998 et qui a pour titre l’insupportable camouflet reçu par Laure.
Le procès devait alors répondre à de cruciales questions, et nous permettre ainsi de savoir si citation est insulte et à partir de quand il est légal d’être bête, à défaut d’en être une.La réponse du juge fut juste. De toute façon, on ne doit pas commenter une décision de justice.S’appuyant sur Jean-Paul Cluzel, Laure et son avocat qui clamaient haut, fort et de concert qu’ils n’avaient jamais entendu parler de ce livre, le juge a décidé : « il n’est pas démontré que l’ouvrage paru en 1998 et évoqué dans un bulletin de l’association [RACCFC] quelques mois auparavant ait connu, de même que son auteur, une notoriété telle qu’elle permette immédiatement son identification en tant que tel par les destinataires du dessin ».Nul n’est censé ignorer la loi, mais tout le monde peut ignorer tout court. Que l’on ne me fasse cependant pas dire ce que je n’ai pas écrit : heureusement que Laure Adler a le droit de ne rien savoir. Moi-même, je ne connaissais pas ce livre. Je n’ai même jamais lu une ligne de Kant, et c’est tout à fait légal. Ce jugement ne crée pas le droit à la bêtise. Sa nouveauté réside dans le fait qu’il la quantifie : désormais, vous êtes à l’abri de vous faire taxer d’inculture car vous pourrez toujours demander à votre interlocuteur de vous prouver que ce quasi-homonyme de Prost qu’il vous cite est bien un type connu. Alors toi, élève à qui on a collé un zéro pointé pour avoir accusé ton professeur de concupiscence sous prétexte qu’il vous demandait d’acheter « Les fleurs du Mal », ce qui ressemblait fort à un film à caractère pornographique et à une insulte à ta chasteté, et toi, jeune licencié en Lettres à qui on a refusé un poste de journaliste au Matricule des Anges parce que tu as dit que tu préférais Sean Connery à Roger Moore quand on t’a parlé de Rouge, Noir et Ignorant, traînez vos tortionnaires en justice et demandez -leur de prouver que ce joli Delaire et l’autre moribond sont plus connus que Rowling et Brown. Vous gagnerez, au nom du droit opposable à l’ignorance : avant, les simples d’esprit devaient se faire justice eux-mêmes. Heureux soient-ils1 .
Mais le juge ne s’est pas arrêté en si bon chemin dans sa volonté de rénovation de la société au profit des handicapés de la bibliothèque. La transformation d’un titre d’essai en insulte par la justice ne réside pas uniquement sur le cri sans appel qu’ont poussé les trois clampins du banc des plaignants accusables « je connais pas Châtelet, et j’ai raison parce que personne connaît ». Il existe des raisons scientifiques et non statistiques : le fait « qu’aucun guillemet n’assortit l’expression querellée sur le dessin, Antoine Lubrina ayant concédé à la barre qu’il s’agissait d’une erreur ; qu’à ce titre, rien ne permet de distinguer ces propos de ceux portés sur les autres dessins ; que de même, aucune référence sous forme par exemple d’astérisque n’est faite à cet auteur sur la banderole ou en bas du dessin » fait du pamphlet un pavé inadmissible.Autrement dit, ce titre n’étant pas présenté comme une citation, et étant donné que personne, mis à part les spécialistes de la charcuterie, n’est capable de l’identifier, cette phrase est considérée, dans la caricature, comme une phrase prononcée par Laure Adler, et, dans l’absolu, comme une phrase écrite par Lubrina. Lubrina est donc devenu le propriétaire intellectuel de cette phrase : sans cette propriété, il n’y aurait pas d’insulte. Il y aurait même compliment : Lubrina n’accuserait pas Laure Adler d’abaisser la culture au niveau de l’homme moyen statistique (et d’être un « porc2 puisqu’elle se rangerait aux côtés de Châtelet. Lubrina est alors l’auteur de cette phrase : le plagiat est légalisé. Qui recopie un obscur opuscule que peu d’yeux ont sali de leurs regards indécemment intellectuels en devient immédiatement l’auteur puisque, et ma logique m’étonne, la majorité des gens n’ayant pas lu l’original opuscule, obscur pour cette raison, la majorité, qui a toujours raison, ne peut pas reconnaître la photocopie, et de ce fait ne peut pas garantir qu’il y a bien eu plagiat. Alors toi, mon amour de licencié en lettres modernes, arrête de déprimer sous prétexte que tu n’as pas été engagé chez Lire (tu avais pourtant revu tes objectifs à la baisse) et qu’en plus tu n’arrives pas à écrire l’œuvre de ta vie : prends le livre peu connu d’un inconnu (Eric Chevillard devrait faire l’affaire), recopie-le en entier, sans mettre de guillemets ni la référence, et tu en deviendras légalement l’auteur3. Et toi,mon collégien adoré qui n’arrives pas à faire sa dissertation sur ce film pornographique qui manque un peu d’éjaculation faciale, recopie entièrement le profil d’une œuvre, et traîne de nouveau ton professeur en justice s’il ose te remettre un zéro4 .Personnellement, je proposerais bien des peines plancher pour les empêcheurs de tourner en con.
- Par contre, si vous ne voyez pas à quoi font référence ces simples d’esprit, ne me traînez pas en justice : il ne me sera pas dur de prouver que beaucoup de gens connaissent Sinsemilia [↩]
- Référence au titre de l’essai de Gilles Châtelet, Vivre et penser comme des porcs, publié chez Folio dans la collection « Actuel » (faut pas déconner, je n’ai pas envie d’avoir un casier judiciaire).) [↩]
- Méfie-toi quand même de Camille Laurens. Et de Don Quichotte. [↩]
- De toute façon, s’il ose encore te mettre un zéro alors que tu l’as déjà fait accuser d’insulte à un particulier, c’est que c’est un sale rétrograde intellectuel qui se camoufle sous un pseudo gauchisme progressiste. Encore un qui ne veut pas lire la lettre de Guy Moquet et qui fait de la « prise en otage corporatiste, idéologique », comme disait notre ami Henri Déjection de Mouette. Traîne le en justice pour ça aussi, tiens, ça lui apprendra [↩]

j’attendais ce type d’article depuis longtemps !