Pierre Taillandier est un jeune homme de 88 ans. Un jeune homme qui vient de faire une découverte étonnante dans l’historiographie de la littérature française à fortiori de l’histoire littéraire mondiale. Une découverte qui concerne trois auteurs français du dix-neuvième siècle.
Max d’Arcy. Tout d’abord, présentez-nous brièvement les trois auteurs
P.T : Très bien. Commençons par Jules Maldonne. Maldonne est un journaliste du milieu du dix-neuvième siècle qui a beaucoup oeuvré dans divers journaux comme La Gazette des arts. On connaît certains de ses articles sur le peintre Jules-Edmond De Balerui par exemple avec qui il était ami. On dit d’ailleurs qu’il était présent avec lui le jour de son arrestation pour séquestration d’enfants. Ce qui lui vaudra d’aller en prison et d’y finir sa vie. C’est Balerui qui, dans ses Mémoires, évoque le feuilleton de Maldonne dont on n’a conservé que deux épisodes. C’est un feuilleton qui paraissait à l’époque dans La Feuille du dimanche et qui a eu énormément de succès. Le feuilleton avait pour titre Mildieudon ou la fantaisie inachevée et il racontait l’histoire d’un ogre, Mildieudon, venu de nulle part, qui tentait de s’intégrer à la haute société parisienne et qui comme le dit Maldonne lui-même, « faisait craquer l’habit dandy ». Maldonne s’y donne à cœur joie pour critiquer l’hypocrisie et le conformisme ambiant. Les deux épisodes connus à ce jour (dans une lettre, Maldonne, parle de 167 épisodes sans que l’on puisse établir s’il s’agit d’un projet ou si les 167 épisodes sont effectivement parus) sont l’épisode 2 et 23. L’épisode 2 est intitulé Mildieudon en enfer et l’épisode 23 Vie de Mildieudon par lui-même.
Passons maintenant à François De Chardennay. A l’âge de vingt-deux ans, Chardennay hérite d’une grand-mère éloignée une somme considérable. Il ne mettra pas sa vie à épuiser ce trésor, bien qu’il s’y soit employé du mieux qu’il ait pu. Suite à une déception sentimentale, il décide de partir en voyage pour une durée indéterminée. Il errera pendant vingt-quatre ans dans le monde entier pour finalement mourir du typhus à Saint-Louis du Sénégal à l’âge de 47 ans. Se sachant malade, il décide de partir seul pour le désert du Sahara. Ce n’est que sept mois plus tard, en novembre 1891 que l’on retrouvera son corps à l’ombre d’une dune et d’un rocher, avec, dans une vieille valise élimée, les près de 230 feuillets qui constituent la relation d’un voyage sans destination.
Et, le dernier…oui, Hans Haas, bien sûr. Hans Haas est un européen du dix-neuvième siècle. Il est né du mariage d’un allemand et d’une suédoise. Il a passé toute son enfance en Allemagne puis il est parti étudier en Angleterre et finalement il s’est installé Paris. Haas n’est pas connu sous le nom de Haas mais sous celui du Croquignole. Il a passé sa vie à envoyer des fausses lettres. C’est à dire qu’il envoyait des lettres à des gens en sa faisant passer pour quelqu’un d’autre. Il a ainsi envoyé deux lettres à Georges Sand signé Alfred de Musset et ils ont bien failli se séparer à cause de ça ! Croquignole a fini par devenir célèbre, il sortait parfois de l’ombre en révélant après coup ses actions, on a conservé une cinquantaine de fausses lettres et puis il est tombé dans l’oubli.
M.A : Très bien, qu’elle est votre découverte concernant ces trois hommes ?
P.T : Et bien…Je crois qu’ils ne font qu’un. Cela paraît incroyable à dire, même à penser je crois, mais c’est la vérité. Au début de mes découvertes, je n’ai pas voulu le croire. Il m’a fallu des années et des années pour que je me persuade de la réalité de ce que j’avais découvert. Pour être franc, encore aujourd’hui, je doute parfois que ce que je dis soit vrai.
M.A : Mais tout le monde s’accorde sur votre découverte…
P.T, riant : Oui, je sais bien mais toujours est-il que je suis le seul à connaître si bien le sujet et que j’aurais pu faire des erreurs dans mes recherches, erreurs que personne ne saurait contredire. Mais je pense quand même avoir raison, enfin j’espère (rires).
M.A : Comment avez-vous découvert que ces trois auteurs sont un seul et même homme ?
P.T : Eh bien, vous savez, cela ne m’a pas pris deux jours ! (rires) Cela fait vingt deux ans que j’y travaille et que ma femme me reproche d’être en retard à l’heure du dîner. En fait, j’ai commencé à me poser des questions quand j’ai fait ma thèse. J’ai eu un parcours chaotique. Je suis né dans une famille pauvre de la Mayenne et j’ai été pendant dix-sept ans charpentier, comme mon père. J’aimais bien la lecture et puis, à l’âge de trente ans, je me suis mis à étudier et je me suis retrouvé à finalement passer une thèse, à quarante ans, sur, justement, Hans Haas, le Croquignole. A cette époque, personne ne connaissait Haas et j’ai beaucoup travaillé dans les archives des auteurs de l’époque, des patrons de journaux, des actrices. Je suis d’ailleurs persuadé qu’il reste beaucoup de lettres du Croquignole à découvrir. Quelques vingt ans plus tard, un jeune étudiant, Thomas Spiler, est venu me voir et m’a dit qu’il avait découvert une nouvelle lettre du Croquignole. C’était une lettre de De Balerui à Jules Maldonne.
M.A : Comment, le jeune homme …
P.T : Thomas Spiler ?
M.A : Comment Thomas Spiler a-t-il soupçonné que la lettre était l’œuvre du Croquignole ?
P.T : C’est à dire que Thomas travaillait à l’époque un mémoire sur Jules Maldonne et sur son feuilleton Mildieudon ou la fantaisie inachevée. Thomas avait lu ma thèse sur Haas par hasard et il pensait trouver dans la lettre de Balerui à Maldonne les détails qui permettent d’identifier une lettre du Croquignole.
M.A : Quels sont ces détails ?
P.T : C’est simple, Haas peine de manière récurrente sur la ponctuation. Il place généralement mal ses points et ses virgules. C’est une première étape pour identifier une lettre du Croquignole. Mais il y en a une plus claire, j’ai mis cinq ans à la trouver. Haas était un fanatique de l’astrologie. Et il pensait que ses lettres ne pouvaient être écrites que selon une configuration très particulière du ciel qui ne peut se produire que trois fois dans l’année. On a donc trois dates possibles chaque année pour les lettres du Croquignole. Dernier indice : Haas tremblait de la main droite et sur ses lettres apparaissent toujours quelques fines gouttes d’encre. La lettre que m’a apporté Thomas Spiler correspondait aux trois indices. Nous l’avons donc identifié comme une lettre du Croquignole.
M.A : Et que contient la lettre de De Balerui à Maldonne ?
P.T : C’est une lettre testamentaire. De Balerui meurt en prison quinze jours après l’avoir écrite. Il lègue tous ses tableaux, alors très côtés, à Maldonne. Quelque chose me paraissait étrange car l’affaire a fait scandale à l’époque. La famille de Jules-Edmond de Balerui a réclamé l’héritage et a accusé Maldonne d’avoir fait signer Balerui sous la contrainte. Maldonne a finalement gagné. Pourquoi De Balerui aurait-il tout légué à Maldonne et rien à sa femme qui l’a pourtant soutenu pendant toutes ses années de prison ?
Un temps, Pierre Taillandier se sert un verre d’eau et boit.
M.A : Alors pourquoi ?
P.T : J’ai trouvé, avec l’aide de Thomas Spiler, des lettres de Maldonne et, en étudiant son écriture, j’ai découvert…qu’elles portaient toutes les traces du Croquignole : les tâches, la date, la ponctuation. Et j’en suis arrivé à la conclusion que Maldonne et Haas ne faisaient qu’un. J’ai étudié leurs vies et j’ai vu qu’ils ne se croisaient jamais, que leurs actions d’éclats avaient toujours lieu à des moments différents. Et surtout, au fond, personne ne connaissait vraiment le Croquignole, il a toujours été mystérieux et ce n’est que depuis ma thèse qu’on en sait un peu plus de sa véritable identité, et encore pas vraiment. J’ai donc pensé que Haas/Maldonne devaient être un seul et même homme menant une double vie. Maldonne a utilisé son personnage du Croquignole pour écrire la fameuse lettre testamentaire de Balerui qui lui a permis d’hériter du peintre.
M.A : Et François De Chardennay alors dans tout ça ?
P.T : Je vous ai dit, tout à l’heure, que Chardennay avait quitté le pays après une déception amoureuse…Et bien c’était une relation d’ordre homosexuel avec un certain Ernest Jungër de la Selle. C’est cet homme dont Chardennay parle au début de la relation d’un voyage sans destination. Or, lorsque j’ai lu ce livre, le nom de Jungër de la Selle m’a interpellé. Je l’avais déjà vu quelque part. Et en effet Ernest Jungër de la Selle est le nom de l’assassin de l’ogre Mildieudon dans Mildieudon ou la fantaisie inachevée de Jules Maldonne. Il y a là un indice que j’ai tout de suite saisi. J’ai poursuivi mes recherches et je me suis rendu compte que Haas avait eu une maîtresse africaine, Elise M’Boré qui était originaire de St-Louis du Sénégal. Je pense que c’est elle qui a transporté la légende dans son pays (on sait qu’elle y retourne en…1891 ! ). Et c’est elle qui aurait fait croire avoir retrouvé un homme mort dans le désert avec le manuscrit que lui avait en fait confié Maldonne/Haas et désormais donc François de Chardennay. Si on regarde les feuillets originaux de la relation d’un voyage sans destination. Qu’y trouve-ton ?
M.A : Des tâches d’encre, des erreurs de ponctuation et…des références astrologiques.
P.T : Vous pourriez faire un bon chercheur ! (rires)
M.A : Mais qui se cache alors derrière ces trois hommes ?
P.T : C’est là tout le problème, je ne sais pas vraiment. Avec toutes les informations que j’ai pu recouper, voilà ce que je peux dire : un homme, entre 1842 et 1897, a mené une double vie, il était à la fois le feuilletoniste Jules Maldonne, marié, père de trois filles, vivant au 3 rue Tholozé et Hans Haas, dit le Croquignole, célibataire occasionnel, vivant dans une chambrette au 19 rue des roses. Ajoutons à cela que cet homme double à inventer un autre troisième, François de Chardennay, voyageur solitaire mort en Afrique en 1891 et auteur de la relation d’un voyage sans destination.
M.A : On ne connaît pas la réelle identité de cet homme ? N’est-ce pas simplement Jules Maldonne ?
P.T : Non, car après les recherches que j’ai effectué à l’Etat-civil, il s’avère qu’il n’a jamais existé aucun Jules Maldonne en France.
M.A : Pensez-vous qu’il existe d’autres personnes de l’ époque qui seraient en fait notre homme ?
P.T : J’aime à le croire et je fais actuellement des recherches en ce sens.
M.A : Avez-vous trouvé des indices significatifs ?
P.T : J’ai quatre-vingts huit ans, ne nous précipitons pas.
M.A : Découvrir que ces trois auteurs disons « mineurs » sont en fait un seul et même homme, est-ce que cela en fait un auteur majeur du 19 ème siècle ?
P.T : A mon âge, cela fait bien longtemps qu’on a appris à passer outre ce genre de considérations.
Propos recueillis par Max d’Arcy

Commentaires
Faire un commentaire :