PANAF TIVI !
Par Luc COLRAT
Il y a un mois, Françoise de Panafieu, candidate à la mairie de Paris, a lancé son site de campagne, un site qui « accordera une large place à la vidéo » comme l’écrivait fin octobre le Figaro. C’est même mieux que ce qu’en dit le Figaro : ce n’est pas seulement une grande place qu’a pour elle la vidéo, mais toute une chaîne de télévision. Toutes les vidéos sont siglés du même petit symbole : « Panaf TV ».
Il faut alors s’arrêter un petit temps pour profiter de tout le plaisir que peut procurer ce petit logo : fermez les yeux, et imaginez… Vous êtes dans une salle de réunion. Autour de vous, toute l’équipe de communication de Madame De Panafieu est là, rassemblée pour une belle tempête de cerveau qui a pour but de trouver le nom de la plate-forme de diffusion vidéo de la belle candidate.
Car il faut les imaginer, dans leur salle, à perdre leur temps en débats stériles pour trouver le blase qui aura les mêmes pouvoirs que la flûte de Hamelin ; il faut les voir mettre de côté « Télévision De Panafieu » ou « De Panafieu TV » parce que ce nom ne faisait pas assez proche des gens ; il faut se le représenter pliés de rire parce que l’un d’entre eux a proposé « France de(ux) Panafieu ». Quand, alors que la tempête semblait se calmer et les cerveaux s’apaiser, un étincelant éclair vient frapper l’un d’eux, un éclair plus dense et plus chargé en électricité qu’aucun éclair, un éclair de génie : « il faut utiliser le surnom de la dame ». Et Il apparaît, devant les yeux de l’électrocuté : « Panaf TV ». Ca y est, Il est, et tous dans la salle savent qu’ils tiennent dans leurs mains Le Nom, celui qui, par sa simple évocation, invoquera la déesse de la victoire et qui, par sa valeur performative, transformera la candidate étiquetée UMP en simple femme moderne et aussi proche des problèmes des gens que le journal télévisé de treize heures. Un cri soudain : tout s’écroule. Le communiquant branché et électrocuté vient de se prendre un deuxième éclair, cette fois-ci funeste, sur le lobe occipital : « Panaf Tv », ça fait vieux. Le nom a perdu son pouvoir. Tous se remettent à penser, tous veulent comprendre pourquoi Le Nom a perdu son pouvoir, et tous ensemble, dans un déchaînement de la foudre qui frappe à l’aveugle tous ces jeunes cadres, ils trouvent : si Le Nom n’a plus la puissance de provoquer la victoire, c’est simplement parce que l’incantation est mal prononcée : dans Panaf TV, il fallait lire Panaf Tivi, comme disent les anglais (drogués).
Panaf Tivi, donc. Cela ressemble un brin à Tiji, la chaîne pour les touts petits, ou à la bière mélangée de limonade. On s’imagine bien en train de chantonner « panaf, panaf, panaf » avec un Paris en carton-pâte pour décor.
Ceci dit, l’attaque est facile. Et partisane. Car du côté du PS, les tentatives de communication modernistes ne font pas plus preuve d’une grande intelligence : le site de Bertrand Delanoë se nomme « Bertrand Delanoë 2.0 ». Chacun relèvera l’habile clin d’œil au connaisseur que pose ce « deux points zéro ». D’abord, il met en place un Delanoë moderne, bien au fait d’internet, un Delanoë numérique. Ensuite, il pose un Delanoë plein d’humour ( bien que ce soit un humour un peu réservé aux informaticiens) puisqu’ils montrent que c’est ici la deuxième version du logiciel Bertrand Delanoë : deuxième mandat = renouveau total. On n’aura pas seulement un Delanoë 1.2, mais un software entièrement remanié, totalement réécrit. Enfin, ce petit 2.0 fait bien sûr référence au web 2.0 ; ce fameux internet participatif qui met à disposition de tous des plates-formes de upload comme Youtube. Oui, Delanoë est « participatif ». Mais Delanoë n’est pas participatif comme Ségolène Royal : cette dernière était restée au web 1.0 : les gens proposaient, et elles mettaient en œuvre, synthétisait, transformait. Avec Le Delanoë 2.0, un nouveau pas est franchi : chacun peut uploader sur lui une idée comme il uploaderait une vidéo sur Dailymotion, et Delanoë s’occupe ensuite de la diffuser, sans même vérifier que cette idée est bonne. A force d’être numérique, Delanoë n’est plus qu’une ligne de codes traversée par des flux de toute sorte. Et au diable la qualité du contenu…
Car le problème du 2.0 réside justement dans cette qualité. Non pas que tout ce qui est uploadé par l’internautes lambda soit mauvais, mais parce que, à force de supprimer les instances éditoriales, le fantasme véhiculé est que tout le monde peut faire de la télévision, ou de la radio, sans avoir besoin de travailler, sans avoir besoin de se préoccuper, justement, de la qualité de ce qu’il produit. Et, finalement, le véritable problème de Panaf Tivi réside là, dans cette incapacité à juger de façon critique sa basse qualité. Son nom ridicule avec son panache de faussement jeune et proche des gens n’est qu’un moindre mal, ou, en tout cas, un mal bien compréhensible quand on connaît le patron de la dame et sa capacité à passer en quelques secondes de la posture élitiste de président à celle de boucher beauf bafouillant parce qu’un bâtard de baltringue l’a traité. C’est la politique post-moderne et post un peu tout (mais affranchi au tarif en vigueur).
Ce qui ne relève pas foncièrement de cette politique dans Panaf Tivi, c’est l’image elle-même. Regardez cette bande. Est-ce là le travail d’un professionnel ? Y a-t-il même eu un travail quelconque. La bande ressemble à une sorte de vidéo parodique que l’on fait dans ses jeunes années. Le réalisateur a oublié de mettre un décor, et l’on se retrouve avec un mur blanc à la limite du supportable. Et quand je dis blanc, je suis gentil : vu la couleur jaunâtre que prend le monde dans Panaf Tivi, il semble évident que l’opérateur n’a pas cru bon de faire la moindre balance des blancs. Quant à l’idée d’engager un ingénieur du son, afin d’éviter ce désagréable écho, elle devait être partie à la pêche au moment où l’équipe de communication a élaboré cette bande-vidéo. Enfin, il est évident que la protagoniste ne sait pas parler seule devant une caméra, et qu’elle propose ici une performance digne d’un amateur comme vous et moi. Voilà ce que c’est, Panaf Tivi, l’apparition, au sein même d’une structure officielle pourvue d’un budget conséquent pour sa communication, de l’amateurisme le plus plat.
Finalement, en regardant Panaf Tivi, c’est moi que je vois, moi avec mes bouts de bois et de ficelles, mes tubes de colles, en train de bricoler une structure pour une quelconque installation en banlieue de Strasbourg, moi en train d’essayer désespérément de réussir une incrustation sur fond bleu aussi parfaite que celle de la météo. C’est vous, aussi, que je vois, avec cotre blog littéraire et votre myspace music. Et puis c’est lui, ce grand homme aux cheveux de jais qui, penché sur ma dernière création vidéo où l’incrustation sur fond bleu n’a jamais réussie, me dit d’un ton glacial : « tu sais, pour faire se genre de choses, il faut avoir une formation, il faut travailler ». Peut-être a-t-il raison, peut-être ferions-nous mieux de prendre quelques cours, de lire et d’écouter au lieu de déféquer sans fin nos produits inaboutis sur la sacro-sainte Nette.
Le web a fait croire que tout le monde pouvait écrire, photographier et réaliser, et a supprimé les instances éditoriales qui rappelaient aux jeunes blancs-becs dans mon genre qu’il faut un minimum de savoir-faire pour que vous puissiez acquérir ce droit simple, mais ô combien important, d’être simplement diffusé. Personne mieux que moi ne défendra cette idée que tout est accessible à tout le monde, mais l’on ne s’empare pas des mediums comme ces politiciens en mal de communication viennent de le faire, on ne prend pas d’assaut la télévision comme on vole l’orange du marchand sur un étal laissé à l’abandon ou les voix d’électeurs dans les tombeaux grands ouverts : il faut en payer le prix, le prix de l’effort. Messieurs et dames partis faire l’ascension de la mairie en vous encordant avec des ficelles pour gigot, vous me direz que je suis réactionnaire. Cela vaut mieux que d’être dans cette mode ridicule de la « Web Tivi 2.0 ». Web Tivi : zéro.
Luc COLRAT

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