La politique sur ton portable

Par Luc Colrat


Il y a une question qui m’obsède actuellement : combien coûtent les communicants du parti socialiste, ou, plutôt, de combien de centaines d’euros sont-ils moins chers que ceux de l’UMP ? Malgré la chute de Nicolas Sarkozy dans les sondages, assez normal pour un Président en exercice, force est de constater que la gauche semble avoir engagé des communicants au rabais, une équipe discount, low-cost, plus compétente en chansons paillardes et en blagues grasses qu’en médiatisation d’un projet de société. Pourtant, l’enjeu semble désormais se situer là, non plus dans les idées en elle-même mais dans la façon de les exposer : si les premières sont toujours importantes, elles ne sont rien si personne n’est capable de les exprimer correctement.

Le grand génie du Président (son seul et unique, d’ailleurs) a été de faire de la communication le nerf de la guerre. Par elle, il a réussi à ramener la France pourrissante dans le débat politique, et ce par une opération toute bête, c’est le cas de le dire : en simplifiant tout, en faisant croire à tout le monde que comprendre les problèmes du monde ne nécessitait aucune formation préalable. La présence de la Turquie en Europe se résout par une « simple » situation géographique (« elle est loin, donc pourquoi qu’on la prendrait chez nous»), la question de la régularisation des sans-papiers par la loi toujours sommaire (« y zont pas de papiers pour être ici, en plus y’en a trop, donc pourquoi qu’on les garderait »). Si tous les problèmes politiques peuvent s’exprimer en quelques mots, pourquoi chacun ne s’y intéresserait-il pas ? En plus, Sarkozy gagnait dans l’affaire une image de quelqu’un de précis, qui comprenait tous les problèmes et aurait pu les régler d’un simple claquement de doigts.

Ses opposants ont bien compris cet enjeu : il faut désormais savoir communiquer, et donc savoir rendre accessible à tous, des problèmes géopolitiques et économiques complexes. Alors comment la gauche s’y prend-elle ? Après cette introduction peu comique, signe d’une chronique qui, devant la bêtise dans laquelle s’abîme la France, commence à perdre un peu son caractère primesautier, faisons un petit tour d’horizon des stratégies de la gauche pour sourire jaune.

Après avoir parlé de la campagne multimédia pour la mairie de Paris, je suis allé visité divers sites de campagne. Il y en a un qui a retenu mon attention, celui de Patrick Allemand, à Nice, et ce pour deux raisons. D’abord, pour la chanson de campagne, ridicule, comme d’habitude.1 En gros, changeons d’ère avec les jeunes et les vieux (je n’invente rien, c’est le texte), preuve s’il en est que les dirigeants socialistes continuent à prendre les gens pour des bœufs : qui peut prendre une telle chanson au premier degré ? Mais, après tout, la chanson de campagne est maintenant une tradition : Mitterrand en avait déjà une en 81. Et en aucun cas cette chanson n’est pas destinée à convaincre, mais uniquement à exciter les militants : ces chansons ne sont jamais sortis des meetings. Ce qui est drôle chez Patrick Allemand, c’est l’envie de l’équipe socialiste de faire sortir leur chanson des meetings : les tenanciers du site conseillent de mettre Changez d’ère sur son téléphone portable. La politique, donc, c’est comme personnaliser son portable, c’est aussi simple. Pour lutter contre la politique de droite, c’est efficace : plutôt que le gars qui rend tout accessible en expliquant les grands problèmes en deux mots, on a tous envie d’élire le gars qui explique les enjeux municipaux : « … Avec les jeunes et les vieux… allô, oui ?… Le logement social, oui, c’est compliqué, mais il faut quand même débloquer des fonds pour les jeunes et les vieux… » Et, hop, le type se met à chanter « Changez d’ère ». Mauvaise copie des missions militantes que le staff de campagne de Sarkozy avait inventé, où chaque abonné UMP devait convaincre son voisin gauchiste.

Peut-être que le problème est là : la gauche essaye de copier la communication de Sarkozy, mais elle le fait mal. Patrick Allemand, saisissant à la volée ce que disent les médias sur la pipolisation de la politique par Sarkozy, y voit une façon de faire rêver les foules et de gagner. Ni une ni deux, il présente sa liste de campagne avec une vidéo où les photos de ses colistiers s’enchaînent : chaque photo est la copie d’une photo de star du cinéma, avec le noir et blanc de rigueur pour le glamour. Il y a même le projecteur, dans le coin gauche, pour bien nous montrer que le conseil municipal sera comme un plateau de cinéma avec ses stars divertissantes. D’ailleurs, sur la liste, on trouve Sophie Duez qui, comme chacun sait, est la Catherine Hepburn moderne.

La communication de la gauche s’enlise dans la bassesse et, pour contrer un Président qui communique en simplifiant le complexe, choisit de faire penser encore moins ; les électeurs, c’est bien connu, sont bêtes à manger du foin, et choisissent le candidat qui ne les force pas à activer leur cerveau. Vous allez me dire que je ne parle pas des caciques du parti, qu’après tout, la liste municipale de Nice n’est pas représentative des choix de communications du PS à l’échelle nationale. Comme j’aimerais que cela soit vrai… Sur France Info, il y a quelques semaines, Claude Bartolone, pour dire que le retour de la sécurité dans le débat était dû uniquement à l’approche des élections municipales, s’est mis à chanter « quatre consonnes et quatre voyelles, c’est le doux nom d’élection ». Il y a deux semaines, sur le plateau de Dimanche +, Laurent Fabius a sorti de sa poche ses arguments de campagne : un carton jaune. Et en agitant le petit bout de papier, il a expliqué, au cas où nous soyons vraiment trop bête : « ces élections doivent être un carton jaune à la politique du gouvernement ». Je n’ai pas besoin de commenter tout cela, même pas besoin de le tourner en ridicule : tout est déjà drôle. Quand les caricaturistes ne sont plus nécessaires pour que la politique soit comique, quelque chose ne va pas.

Le problème de la gauche est qu’elle a choisi de descendre encore plus bas. Au lieu d’élever le débat, comme on dit, elle l’a abaissé, en pensant que cela suffirait, puisque Sarkozy avait gagné les élections en simplifiant ce même débat. Mais, à un certain degré de vide intellectuel, cela se voit : Sarkozy avait déjà atteint le niveau zéro de la pensée politique, descendre plus bas signifiait nécessairement sortir de la pensée politique pour se réfugier dans d’étranges carton jaune et parodies de Carla Bruni. Or, quoi qu’en pensent les conseillers en communication de la gauche, l’électeur lambda ne cherche pas à être totalement abêti, mais à avoir l’impression qu’il peut participer au débat d’idées complexes. La preuve en est la dégringolade du Président dans les sondages que chacun attribue à ses déboires amoureux médiatisés ou à son incapacité à s’exprimer correctement. Il ne faut pas trop prendre les gens pour des idiots. A la veille des urnes, la gauche gagnerait sûrement à remonter son discours d’un cran, à exprimer, en quelques mots synthétiques, la complexité des enjeux économiques, politiques et sociétales, pour réussir, enfin, à se donner l’image d’un groupe politique qui sait être précis, qui sait penser, qui sait raisonner. En entrant ainsi dans une démarche positive, elle réussirait nécessairement à prouver que le Président, derrière les apparences, ne fait en fait que résonner telle une cloche imprécise et idiote.

A voir sur la toile :

  1. Qui ne se souvient pas de l’affreuse ritournelle technoïdale de la campagne de Ségolène Royal composée par son fils sur un vieillissant clavier midi ? Et de toutes les chansons de Nicolas Sarkozy, que ce soit la version où une chèvre quinteuse imitait Damien Saez, déjà ridicule au naturel, ou le rap militaire qui nous enjoignait sans complexe à « effeuiller la rose » ? Et celle où Dominique Strauss Kahn chantait, pour les primaires socialistes, qu’il va gagner sur l’air de « Zidane il va marquer » ? Et de la chanson, plus ancienne maintenant, où Jean-Marie Le Pen nous invitait à mettre les étrangers dehors sur un air de Zouk ? []
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