C’est au cours d’une balade dominicale, lors des fêtes de Pâques, que Max d’Arcy a retrouvé par un hasard heureux la trace de Maurice Hamon. « Le plus grand poète des années 70 » avait disparu juste après son sacre et n’était jamais revenu. Principale source d’influence de nombres d’artistes alors, il est ensuite peu à peu tombé dans l’oubli. Entretien libre à la table d’un Hôtel-restaurant-café, à la sortie d’un village normand.
Max d’Arcy : …
Maurice Hamon : Et oui, vous voyez, je suis là, je ne suis pas mort. (un long temps) Je ne sais pas si c’est une bonne chose que vous soyez là, ni même que nous fassions ce que nous sommes en train de faire. Enfin, j’imagine qu’il fallait que ça soit fait. Enfin, me voilà, Maurice Hamon, dans toute sa splendeur et ses vieux os. Comment êtes-vous arrivé là ?
M.A : C’est bien moi qui devrais vous poser la question… (Maurice Hamon ne répond rien et sourit) Moi c’est une panne de moto, un problème mécanique. Quelque chose a lâché du côté du moteur. Là-bas, près de la poste. On m’a dit de venir ici. Et vous, comment vous êtes arrivé là ?
(Un long temps)
M.H : Dites-moi, c’est pas un trop gros tirage votre affaire ?
M.A : Non, non, ça va…
M.H : Parce que je ne voudrais pas qu’on m’emmerde, hein (rires). C’est pas un trop petit tirage non plus ? Vous avez un peu de lecteurs ?
M.A : Un peu…
M.H : Un peu, ça suffit. Tu vois, ici, c’est pas mal. La salle du bas, enfin le café, est agréable et puis là-haut, il y a les chambres. Je t’emmènerai tout voir tout à l’heure, si tu veux. Je ne suis pas pudique. Chambre n°17. Ca fait combien de temps que je suis là… (il se retourne sur son siège et s’adresse au gérant, dont la porte du petit bureau est ouverte) Serge, combien ?
Serge, depuis les bureau : La dernière fois qu’on en a parlé, vous étiez là depuis 85.
M.H : Oui, ç’est ça 1985 (un temps).
Serge, depuis le bureau : C’est déjà ce que vous aviez dit.
M.H : Ah…(il éclate de rire, comme un enfant, puis, reprend, encore un peu espiègle et doux) Je me fais vieux mais j’entretiens la machine. 67 ans. C’est pas le Pérou, mais c’est déjà honnête, non ? Je suis loin de mes heures glorieuses. Enfin. (un temps) Quand on est jeune, on ne sait pas ce qu’on racontera quand on sera vieux et respecté, enfin si on le sait déjà c’est qu’on est un peu con. On ne sait pas. Quelles anecdotes, quelles personnes, quelles histoires. Au cours d’une vie tout l’insignifiant est devenu mythique. Et l’on est étonné, jeune homme écoutant les mythes racontés par les anciens, d’être englué dans la banalité. Avec le temps, la glue brille tellement qu’on oublie même que ça a pu être, un jour, de la glue.
M.A : Et…
M.H : Oui, oui, comment je suis arrivé là. (un temps) Après mes succès, enfin, après Morte est la mer et puis Ténébrures, ça c’était… 73 et puis 75, forcément, c’est facile, c’est comme les crises pétrolières. Je suis le poète de la crise du pétrole. Je me souviens il y avait même un journaliste qui avait dit que les Ténébrures c’était le pétrole, au fond, qui aurait finalement tout recouvert. Je n’ai pas dit non. Bon et bien après ça j’ai eu envie de prendre le large, de m’éloigner. J’avais gagné un peu d’argent, enfin pas grand’chose, hein, on parle de poésie (rires). J’ai voulu voyager. Alors c’est ce que j’ai fait. Seul, c’est mieux pour voyager. J’avais des rêves de Mongolie extérieure. Je suis passé par la Russie, Moscou, le transsibérien, la Mongolie, Khovsgol, Gobi et puis, déjà, il ne me restait plus grand’chose de mon magot de poète. J’ai mis du temps à rentrer et quand je me suis retrouvé dans cette chère France, je n’avais plus rien du tout. Ni non plus envie de revenir à Paris. Je me suis donc fait clochard, c’est un joli mot, on ne l’emploie plus beaucoup, alors qu’il est beaucoup plus noble que S.D.F non ? Il me semble qu’un clochard… appelle toujours une belle et un S.D.F, ça n’appelle rien d’autre que la misère.
M.A : Vous avez écrit durant cette période ?
M.H : Et là, pas si vite ! On touche déjà au grand problème. Un problème. Un petit problème, tout petit. Même pas un problème. (rires puis à nouveau calme) C’est quand j’étais clochard que je me suis mis à avoir envie d’écrire à nouveau. Etonnamment, je n’avais rien écrit durant mon voyage. Je n’avais plus envie et c’est par là que je me suis rendu compte que je m’étais peu à peu échappé à moi-même. Comme vidé. Durant toutes ces années, je me suis laissé partir et je me suis retrouvé là, un jour, vide de moi-même.
M.A : Vous voulez dire que vous ne pouviez plus écrire ?
M.H : Mais ça n’est même pas la question. A ce moment-là de ma vie, j’ai réalisé que j’avais changé, de manière nette. Cela ne souffrait même pas de questionnement. Je repensais et je repense encore parfois, mais de moins en moins, à l’homme que j’étais auparavant et que je ne suis plus. (un temps) C’est peut-être difficile à imaginer, je ne sais pas comment sont faits les hommes, je pense bien ne pas être le seul. Je suis parti comme pour une mise au vert, une mise au vert infinie. C’est-à-dire que je vois ce que j’aurais pu faire, ce que j’aurais pu être si j’avais continué à être celui que j’étais mais, sans que je sache pourquoi, je me suis peu à peu vidé de ma propre personne. Je me suis dégonflé de l’intérieur. Tout ce qui faisait mon être s’est dissipé, comme du gaz qui s’échapperait, je ne sais pas par où, par les oreilles peut-être. (il rit doucement). Dès lors impossible de faire quoi que ce soit. J’ai fait mon deuil. Je suis une sorte de coquille vide dans laquelle on entend encore, si l’on approche l’oreille, la mer agitée du passé.
M.A : Une sorte de traversée du désert, comme on dit dans les journaux ?
M.H : Sauf que je suis devenu moi-même le désert.
M.A : Est-ce que vous regrettez celui que vous étiez avant ?
M.H : Oui… et non. C’est-à-dire que, bien sûr, j’aurais aimé continuer à écrire, à briller mais c’est aussi doux de se sentir partir, de s’abandonner. C’est moins risqué. (un temps) J’en veux toujours un peu à tous ses «grands» qui se sont assagis au fil des années. Cela devrait être le contraire, ne pas oser au début, et puis, peu à peu, l’orage. Moi j’aurais voulu toujours être en prise avec mon époque, posté sur les falaises, tel un oiseau de proie. Enfin, moi, je ne me suis pas assagi, je me suis comme assoupi.
M.A : Mais vous n’avez pas essayé de le faire revenir, cet autre que vous étiez ?
M.H : Si, forcément. J’ai tenté d’écrire, j’ai des pages et des pages là-haut, dans une valise, des pages de fragments, de textes rayés sur lesquels j’ai pleuré. J’ai compris que ça ne servait à rien. Le feu qui m’habitait était parti avec moi. Cela doit faire plus de dix ans que je n’ai pas écrit la moindre ligne. Je suis logé dans le trou qu’a fait ma propre absence.
M.A : Mais, c’est facile de dire ce que vous dites, c’est…un peu lâche, non ?
M.H : Vous dites ça parce que vous êtes debout, parce que vous êtes remplis à l’intérieur. Tu ne sais pas. Moi je ne suis plus qu’une enveloppe, un peu comme un personnage de théâtre oui, c’est-à-dire avec des traits de caractères, des intentions, une histoire mais plus personne ne m’incarne, au sens premier du terme. L’acteur qui incarnait mon rôle s’en est allé, celui qui m’habitait à quitter la place. Je ne suis qu’un personnage de théâtre sans acteur, c’est-à-dire rien. Je suis fictif.
M.A : Et à quoi occupez vous vos journées ?
M.H : Je me lève tard, je suis fatigué et puis j’aime bien me lever tard. Je déjeune tranquillement, je discute avec les clients du café puis je vais me promener dans les prés ou au bord du fleuve. Je sens la vie passer en moi (un long temps) Comment vous avez dit que ça s’appelle votre rubrique ?
M.A : Les introuvables
M.H : C’est parfait (grand éclat de rire) Ne dites pas où je suis alors, c’est mieux.
Alors que l’entretien est fini et que je m’apprête à partir, Marcel Hamon m’attrape par la manche.
M.H : Vous savez, ici, ça s’appelait L’Hôtel des bords du fleuve et puis, en 1999, avec la tempête, les lettres qui formaient les mots du fleuve se sont décrochées, elles sont tombées sur la route. Et maintenant, sur la façade, on peut lire L’Hôtel des bords, c’est drôle non ?
Propos recueillis par Max d’Arcy


Où peut-on trouver les poèmes de Maurice Hamon? Je ne trouve aucune référence dans les catalogues des bibliothèques…
hé journaliste, t’as fait une faute en recopiant les dires de ce puant poète : “tout SE qui faisait mon être s’est dissipé “?!
se ce se ce..ce serait presque mignon si ce n’était pas déplaisant. j’en ai assez de retrouver des fautes partout ! même dans Télérama, j’en trouve depuis quelques années…parjure…
on peut pas s’ériger critique littéraire ou journaliste si on fait des fautes ! tout ceci vous discrédite à mes yeux; et j’en suis fort peinée…
Très bel “entretien libre” qui donne envie de relire la poésie de Maurice Hamon.
Le poète devient une Belle aux bois dormants qui sombre lentement dans le songe et les eaux calmes de l’oubli, au bord du fleuve. Il évoque entre rires et regrets, mais sans aucune trace d’amertume, les vestiges d’un moi défunt, la rumeur ancienne de “la mer agitée” dont sa coquille résonne…
Merci pour ce moment drôle et émouvant.
J’ai fait un truc pas bien. J’ai copié-collé tout l’article, et l’ai publié, zou, sur mon blogounet. Sans demander la permission. Et puis j’ai le coeur et la gorge serrés, et puis comme des envies d’aller secouer le vieux comme on secoue un cocotier, quoi, et puis et puis…
Ah, je n’avais pas ressenti ça depuis Pessoa, vous savez, cette phrase (je cite de mémoire, alors, indulgence, hein) “j’écris comme une femme serre son enfant mort dans les bras”. OUi, Pessoa aurait pu être un frère de cet Hamon là.
Naufragé au bord d’un fleuve. Naufragé volontaire.
L’envie me titille de lui écrire, j’essaie de résister, mais… Doit-on passer par vous, pour savoir aux bords de quel fleuve le naufragé survit ?
merci d’avance de votre réponse (et fait-il la manche, à l’issue de l’interview, je veux dire est-il dans un tel état de pénurie que vous l’avez interviewé moyennant un peu de finances ?)
Clopine Trouillefou
euh, re-moi, excusez du dérangement… J’écris une nouvelle à partir des mots de Monsieur Hamon, lus ici même. Elle vient juste de commencer, mais dès finie, je voudrais lui envoyer, of course (j’ai peur qu’il ne me la jette à la figure, mais tant pis). Donc, est-il possible d’envisager votre entremise pour ce ténébreux projet (faire parvenir le texte à Monsieur Hamon) ou bien préférez-vous ne surtout pas être mêlé à ça (oh mon dieu quelle horreur..) ?
Excusez encore mon impertinence et mon insistance, je vous jure que d’habitude je suis plus discrète mais là, comment vous dire ? j’attends votre réponse. Et vous remercie très humblement et très sincèrement d’icelle.
Clopine Trouillefou e-mail : mariedebeaubec@aol.com
ah là là c’est que je suis pressée… alors je vous presse, s’il vous plaît, dites moi oui dites-moi merde, mais faites un signe, quoi ! (est-ce qu’on entend qu’in petto, j’ajoute “merde!” ?)
Chère Clopine,
Mille excuses. Votre obstination est louable. Ce Maurice Hamon est un singulier personnage qui mériterait de recevoir votre prose. Malheureusement, ce monsieur ne capte pas les ondes Internet (pas de boîte mail) ni les téléphoniques (aucun réseau). Libre à vous de vous lancer à sa recherche. Une petite balade dominicale, un petit restaurant, et voilà (on espère …) Maurice Hamon !
Continuez à nous soutenir tout de même chère Clopine.
Simon Daireaux
ah, merci pour votre réponse : bref, vous ne pouvez rien pour moi, alors là, vraiment rien, avez-vous une idée du nombre de balades et de petits restaurants qu’on peut découvrir autour de la Seine - si je les fais tous à la recherche de Monsieur Hamon j’ai pas fini, j’ai si peu fini que, d’ailleurs, je ne vais même pas commencer.
Vous étiez, à vrai dire, mon seul vrai espoir.
(j’espère bien que cette dernière phrase va commencer à vous ronger, tel le xylophage qui boulotte, l’infâme créature, les poutres de mon toit. Un peu de remords n’a jamais fait de mal à personne !)
de toute manière je fois d’abord finir ma nouvelle… Ce qui n’est pas gagné, vu le débordement de mes activités futiles… mais j’ai une autre idée : si je passais par l’ancienne maison d’édition de monsieur Hamon pour lui soumettre avant mise en ligne ?
ahahah
Clopine, bon allez, je vous le redis : MERCI pour tout (c’est-à-dire, au fait, “rien” :>)) ! et pour votre site, que j’inscris dès aujourd’hui dans mes favoris…