L’arnaque Patti Smith
Par Luc Colrat
Dans le Courier International de la semaine du 3 avril, j’ai lu avec étonnement cette déclaration de Patti Smith : « Je suis intelligente mais pas intellectuelle. Je n’ai pas l’esprit analytique. Je lis de la philosophie, car parfois je trouve ça beau. Mais je serais incapable de vous dire de quoi ça parle ». En quelques mots, nous trouvons ici la recette pour être un artiste reconnu. Être intelligent, mais pas intellectuel : le relent romantique n’a jamais fait de mal, surtout en France.Pour expliquer aux personnes non familières du milieu, cela signifie posséder une grande sensibilité. L’important n’est pas de comprendre les choses et de les analyser, mais de les ressentir, si possible avec justesse : l’instinct avant tout, en espérant que celui-ci mène à la vérité, sans que personne ne sache vraiment quels critères permettent de juger la « vérité » trouvée. Pour résumer, si vous lisez Hegel, l’important n’est pas de réfléchir sur le sens et les finesses de la dialectique ou de comprendre les implications que cette théorie peut avoir sur la condition humaine ou la société : vous devez plutôt ressentir comment la dialectique vous touche, vous parle de vous, et trouver cette esthétique binaire « belle ». Je ne m’attarderais même pas sur le sens de l’adjectif « beau », assez obscur.Personnellement, je lis Kant en allemand : ne parlant pas la langue, je ne saisis pas le sujet des livres, mais les petits « B » avec de drôles de queue provoquent mon hilarité. Vous me direz, pour rire ainsi, je pourrais lire Mein Kampf, mais je suis moins sujet à la vindicte populaire avec Kant.
Comme la déclaration de Patti Smith m’amusait, je me suis décidé à aller voir son exposition à la Fondation Cartier. En deux pièces, j’ai retrouvé toute la malhonnêteté des mots de la chanteuse. La scénographie de l’exposition crie constamment « tout ici est instinctif ». Quand nous entrons, à gauche, il y a une série de néons qui servent à l’éclairage des photos. Les fils électriques de ces néons sont à vue, ils sortent du mur et pendent dans les airs : personne n’a cru bon de les camoufler. Cela eût été trop esthétisant, trop recherché, beaucoup trop, finalement, du côté de la réflexion et pas assez du côté du ressenti. Toute l’exposition, de toute façon, cherche à être sale, comme un brouillon que la chanteuse aurait composé en une seule fois, sous l’emprise de l’inspiration. Les films projetés sont réalisés en super 8 ou en seize millimètres, en caméra à l’épaule, avec un noir et blanc granuleux, comme pour nous dire que tout ceci fut filmé « sur le coup », dans l’immédiat de l’idée.
Remarquez, pourquoi ne pas défendre cette esthétique des années 1970 ? Chacun en a le droit. Mais ces films sont projetés en numérique, ce qui aplanit considérablement l’esthétique pseudo-cradingue de Patti Smith en changeant le grain de la pellicule en bruit pixellisant répugnant. Il faut dire qu’il était compliqué d’organiser des projections en pellicules : il est plus difficile d’accrocher des projecteurs au mur et de recharger sans cesse les bobines que de coller des vidéos en boucle sur des rétroprojecteurs. Cela aurait demandé un peu trop de travail, un peu trop de réflexion, et nous savons la chanteuse rock horripilée par tout exercice du cervelet. Au final, l’instinctif de Patti Smith est simplement un « je m’en foutisme » assumé, une incapacité à penser.
Dans une de ces pathétiques vidéos, nous découvrons l’amour que Patti Smith porte à Arthur Rimbaud. Encore une fois, c’est son droit. D’ailleurs, personnellement, j’adore Rimbaud. Mais je ne produis pas des vidéos dans lesquelles je monte sur la tombe du poète tout en proférant en voix-off des inepties sur un ton dramatique. En face du mur sale sur lequel se déversent les images de Smith, il y a une vitrine où nous découvrons les objets de la chanteuse en rapport avec Rimbaud. On peut observer les portraits de Rimbaud effectués par Patti Smith, sa facture d’un hôtel à Charleville Mézières, et pleins d’autres objets dignes d’aucun intérêt. Il y a aussi un livre sur la vie de Rimbaud, et les Illuminations. Etrangement, ce sont les deux seuls objets de la vitrine que nous ne pouvons pas lire, puisqu’ils sont fermés. L’important, c’est la couverture : Rimbaud, référence-sticker que Patti Smith colle pour s’acheter une crédibilité d’artiste.
Remarquez, la chanteuse a un avantage : elle est honnête, sans s’en rendre compte. Dans l’exposition, on trouve bon nombre de polaroïds de pierres tombales de « grands hommes » : Rimbaud, bien sûr, mais aussi Jean-Paul Sartre ou Walt Whitman. Patti Smith nous avoue la plus grande part de son activité de plasticienne : elle dévore les charognes de ceux que l’élite a déjà reconnu, se repaît de leur sang comme un vautour pour qu’enfin nous disions d’elle ce que nous pensons de ces cadavres. La logique est simple : Rimbaud est un grand poète, Patti Smith aime Rimbaud, donc Patti Smith est un grand poète ; les poèmes de Rimbaud sont beaux les œuvres de Patti Smith sont inspirées de Rimbaud, donc les œuvres de Patti Smith sont belles. Corollaire : si vous pensez que Patti Smith est une arnaqueuse et que ses œuvres sentent la mort, alors vous détestez Rimbaud. Peu importe que le syllogisme soit frelaté, ce qui est normal pour quelqu’un qui sépare intelligence et compréhension, beau et pensée : vous ne voudriez donner de vous l’image d’un indécrottable philistin incapable de reconnaître le génie maudit.
Au sous-sol de la Fondation Cartier, face au dessin d’adolescent de Patti Smith, tout n’est de toute façon qu’image. Chacun vient ici pour se donner l’impression d’être à la pointe de l’art contemporain. On se donne, sans aucun effort, le frisson de fricoter avec l’underground et le subversif, sans se dire à un seul moment que tout ceci n’est qu’un concentré light et sans goût de tout ce qui s’est déjà fait au vingtième siècle, voire avant. De l’art zéro, en somme, comme le coca-cola du même nom.
Il y a dans l’exposition une salle où l’on peut écrire des graffitis sur les murs. Tout le monde y va de son mot, la plupart du temps une citation qui se colle n’importe où, du type « s’aimer, ce n’est pas regarder dans le même direction…etc ». Quelle joie d’écrire sur le murs de la Fondation : à côté de moi, il y a un petit jeune en blouson de cuir, du type BB Brunes, qui donne l’impression de faire là un acte puissant de rébellion. La jolie fille qui l’accompagne lui dit de ne pas recouvrir les dessins des autres, quand même.
Il y aussi quelqu’un qui a écrit « non aux expos cool mais sans intérêt ». Je ne le suivrais pas. Je préfère me mettre au diapason, lire Le Dit du Genji en japonais pour regarder ces petits signes dont j’ai oublié d’apprendre le nom. Et je ne dis pas cela de façon ironique. Après tout, le refus de la réflexion pour l’instinct, la transformation post-mortem des grands hommes en prêt à penser comme la croyance sans faille dans la communication au détriment des idées permettent le succès. La Fondation Cartier pour une chanteuse, l’Elysée pour un homme politique. Pourquoi je ne choisirais pas la voie du succès, si celle-ci demande moins d’effort que celle de l’échec. Il faudrait être bête.

Je suis d’accord avec la critique du motif de Rimbaud comme caution artistique, encore qu’afficher ses influences est loin d’être condamnable surtout pour une artiste qui n’a jamais caché qu’elle “se cherchait” (elle-même, un style musical, vestimentaire) et a toujours fait preuve d’une certaine transparence quant à la constitution consciente d’un personnage d’artiste. Donc si “romantisme” il y a c’est un romantisme déconstruit car lucide sur ses propres artifices.Si prêt-à-penser il y a, mise à part l’assimilation Patti Smith-Rimbaud, qu’y-a-t-il à penser ici? Peut-être faut-il considérer la désinvolture de Patti Smith comme une provocation, et la penser comme telle. Il s’agit d’une exposition de photographies (frappantes par la banalité des objets exposés) et de dessins dont le dépouillement (accentué par celui de la scénographie et l’absence de notice explicative)méritent que l’on risque quelques commentaires, même si l’apparent “prêt-à-penser” défie toutes les velléités de glose. Comme devant l’hommage de Patti Smith au photographe Robert Mapplethorpe,face aux oeuvres affichées, les mots ne viennent pas.
Je ne comprends pas bien l’intérêt réel de votre article qui me semble fondé sur un détail. Vous faites de l’intelligente, mais pas analythique P.S. une bécasse. Ne vous enflamez-vous pas avec toute votre verve intellectuelle contre une certaine forme d’art, de la même manière que Patti Smith s’enflammerait, avec toute sa verve d’artiste, peut-être un peu maladroitement, pour un poète admiré ? Je n’écoute pas les chansons de Kant, mais je le lis en allemand et je trouve le phrasé de Nietzsche beau. Votre post sous-entend, sous le couvert astucieux de l’intellectuel brimé, que toutes les formes d’expression n’ont pas le droit - au sens presque politique - d’exister. Ecoutons Patti Smith, par curiosité, allons voir son expo. Que cela ne nous empêche pas de lire Rimbaud ou Kant. Si question il y a, elle se poserait plus en ces termes : quelle place pour qui sur le marché de l’art ? Mais cela sans doute dépasse la simple et délectable critique intellectuelle. La médiocrité ne doit pas être considéré comme une forme batarde de l’art, mais comme un accompagnement nécessaire aux oeuvres majeures, instinctives ou non. Car par chance, Patti Smith est vivante si Rimbaud ne l’est plus… Amicalement.