Honoré de BALZAC, Illusions perdues, [1837]
Rappelons les faits brièvement : Lucien de Rubempré, poète et jeune ambitieux arrive à Paris de sa province natale. A Angoulême, il a conquis le cœur de Mme de Bargeton qui s’est énamouré de ce « Byron d’Angoulême » comme le surnomme Balzac lui-même. Mais l’irruption dans la capitale change la donne et la noble Bargeton s’éloigne progressivement de son protégé pour conquérir les esprits parisiens.
Première déception, « illusion perdue » donc : Lucien sent tout le mépris de l’aristocrate qui tente d’étouffer ses amours de province pour mieux paraître dans la capitale. À la faveur d’une rencontre fortuite avec M. du Châtelet, proche de Mme de Bargeton, la frustration de Lucien se mue en un sentiment de révolte. Les mots de Du Châtelet réveillent Lucien et le poussent à rejeter sa nature sensible : « Le monde vous dédaigne, dédaignez le monde. Réfugiez-vous dans une mansarde, faites-y des chefs-d’œuvre, saisissez un pouvoir quelconque, et vous verrez le monde à vos pieds ». Revenons sur ce conseil de Du Châtelet, à sa forme précisément, ce chiasme parfait : « le monde [A] vous dédaigne [B], dédaignez [B] le monde [A] ». La figure de style donne ici à l’énoncé une efficacité rhétorique, elle est la figure de la vengeance. On imagine deux boxeurs, un uppercut renvoyant une droite, ou mieux encore un homme menacé par une arme retournant l’arme contre l’autre. Souvenons-nous du chiasme, Lucien reprend l’arme de l’adversaire et la retourne. C’est le chiasme vengeur. Nietzsche aurait pu citer ce passage et caricaturer cette morale du ressentiment, morale des vaincus qui puisent leur force dans l’aigreur et les plaies. Quant à Balzac, il pointe ici les fondements de la réussite sociale, en particulier l’arrivisme qui se construit sur le dos de ses ennemis.
Dernier point. Pour mieux préciser l’efficacité de la formule, relevons l’usage du présent qui uniformise action et réaction, comme si l’enjeu était de courir, toujours plus vite, étant entendu qu’un jeune provincial sans caste1 ne part jamais « à point ».
Simon DAIREAUX
- Lucien n’est « ni chiffré ni casé » comme le constate son ami David Séchard dans la première partie [↩]

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