sans-titre.bmpJames JOYCE1

Il est un objet longtemps détesté, parfois adoré mais dont le port a toujours été accepté comme le signe conventionnel et indispensable de l’élégance masculine. Qu’elle soit stigmatisée comme la marque d’un conformisme de classe (en soixante-huit particulièrement) ou considérée comme le prolongement quasi naturel du cou des hommes « habillés », la cravate est, comme tous les accessoires, un objet inutile soumis aux modes les plus aléatoires.

Néanmoins, coincée sous un col de chemise, sa rectitude est inébranlée depuis le XIXème siècle. Ce morceau de soie ne peut être que droit et si James Joyce s’inquiète en mai 1924 auprès du peintre Patrick Tuohy, du risque d’être portraituré avec la cravate « de travers », ce n’est pas par simple coquetterie, mais parce que poser pour la postérité arborant une cravate qui tombe juste, c’est accepter, peut-être même revendiquer, de s’inscrire dans une rigidité et un équilibre qui ne sont pas qu’apparence.

A la demande insistante du jeune peintre irlandais, l’écrivain, qui jugeait inutile la reproduction de son image, finit par accepter de se plier à de nombreuses séances de poses. C’est au cours d’une de ces séances que Joyce déclara se moquer de voir son âme représentée. Le portrait ne fut achevé qu’en 1927 et ce dont l’écrivain fut le plus satisfait ce furent la cravate et les plis de sa veste.

Coupure et jointure, la cravate est la trace visible d’un équilibre instable entre deux Joyce, le génie littéraire entouré de disciples et le Joyce qui ne cessait de se dénigrer et de susciter l’opprobre. Dans son œuvre comme dans sa vie, la cravate est le lieu d’une hésitation car si Dante a été son auteur favori, Joyce, comme Balzac, aura préféré la comédie humaine à la divine comédie, la terre et ses mondanités aux châtiments de l’enfer. Dans sa droiture et sa matérialité visible, la cravate marque un choix, celui de la banalité et, en s’opposant à l’ambition de Tuohy de peindre « l’âme » de son sujet, Joyce abolit, comme il le fit tout au long de son œuvre, la distinction entre l’ordinaire et l’extraordinaire.

Cette confusion s’exprime aujourd’hui dans le port de la cravate par de jeunes générations qui réfutent son caractère contraignant et la mettent par choix, voire par plaisir.
La cravate a perdu sa valeur de reconnaissance sociale pour retrouver celle d’un pur ornement à la signification sans cesse réinventée.

La cravate n’est qu’une des multiples raisons d’affirmer, avec l’un des meilleurs commentateurs de la matière joycienne, que nous « n’avons pas fini d’apprendre à être les contemporains de James Joyce2 ».

Photographie: portrait de Joyce par Michael Farrell, inspiré de la rencontre Joyce-Tuohy.

Romain Labrousse

  1. interview citée dans Richard Ellmann, James Joyce, traduit par André Cœuroy, Gallimard, coll. « Leurs figures », 1962, p. 566. []
  2. Richard Ellmann, James Joyce, traduit par André Cœuroy, Gallimard, coll. « Leurs figures », 1962, p. 2. []
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