Henri Michaux, « Tranches de savoir », Face aux verrous, 19541
Cet aphorisme est tiré du recueil Tranches de savoir suivi du Secret de la situation politique qui paraît dans la collection « L’Âge d’or » à la librairie « Les Pas perdus » en 1950. Henri Michaux reprend ensuite une large partie de ces aphorismes pour les intégrer à son œuvre Face aux verrous en 1954. George Heinen, introducteur du surréalisme en Égypte et ami de Michaux, avait déjà publié un premier état du recueil dans le deuxième numéro de La Part du sable (avril 1950). Dans l’édition finale qui correspond à la troisième partie de Face aux verrous, cent soixante-quatorze aphorismes sont retenus dont celui-ci.
Quoi de plus dangereux qu’un corps désagrégé pour Michaux ? Un membre qui se détache, c’est le réveil du corps, le début de la fin pour le moi spectateur de la folie d’un « morceau d’homme »2 . La métonymie ne fonctionne pas chez Michaux, la partie ne vaut pas le tout, la partie se défend, lutte et annihile le Tout. Entrons dans le vif du sujet : le phallus par Michaux = « parties » du moi survalorisées depuis la réception française des écrits de Freud. Michaux fait en effet partie des premiers lecteurs français de L’Interprétation des rêves, autour des années 1922-1923. Son essai, Réflexions qui ne sont pas étrangères à Freud, paru dans Le Disque vert en 1924, témoigne de sa lecture critique : « Freud voit dans les rêves des verges symboliques. Moi, j’y vois des poings, des assiettes de la faim, des maisons d’avarice. L’amour propre est l’instinct intrinsèque de l’homme »3 . Sentant l’imposture de la figure de substitution, Michaux démythifie l’analogon sexe - amour de soi. L’inconscient -le phallus en liberté dans la matrice onirique- semble réduit par Michaux à une manière moins détestable -parce que moins visible- de ne jurer que par soi. Refusant de privilégier un membre plutôt qu’un autre, Michaux court-circuite la bien-pensance psychanalytique des années 20 et se fait une belle jambe du phallus freudien4 .
Renouvelant sa réflexion dans les années 50, le poète condense sa pensée, élimine la référence à Freud et propose une bribe de circonstance et, osons-le, antimoderne : « Le phallus, en ce siècle, devient doctrinaire ». Grand ennemi du système, de la Vérité et d’autres « chaires », Michaux n’a de cesse de biffer, raturer précisément, la Doctrine (« Verrues sur les doctrines / tripes sur les doctrines / crachat sur les doctrines »5 ). Le phallus doctrinaire, c’est donc la partie qui se prend pour le tout, un macro-phallus illégitime. Comme il le rappelle dans maints fragments, le risque pour Michaux, c’est l’épidémie, la germination folle, l’engendré qui prend le dessus. Ce qui révolte le poète dans « l’illusion freudienne »6 renvoie sans doute à l’hypertrophie du sexuel, détermination de tout phénomène pour les littérateurs psychanalysants. Cette tranche de savoir serait en cela d’une épatante modernité. Mais il y a pire dans le phallus pour Michaux : source de vie, le sexe produit les lignages, les fils qu’on redoute (voir notamment Tu vas être père7 ), les antécédents -doubles, fantômes et autres arrières grands-pères- impossibles à chasser. Le phallus, et Freud derrière comme conscience du phallus, ne sont décidément bons qu’à « refiler une famille »8 . Michaux lui a déjà « tranché ». Le phallus ? Impossible, ces « larves » ne cessent de repousser, vous savez.
Simon Daireaux
- Henri Michaux, Œuvres complètes, II, édition établie par Raymond Bellour, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2001, p.462 [↩]
- « Sommeil : inconscience générale. / Rêve : conscience partielle fragmentaire, et intermittente des membres, d’organes internes ou de la peau. » (Henri Michaux, Les rêves et la jambe. Essai philosophique et littéraire, 1923 in Œuvres complètes, I, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1998, p.19). [↩]
- Repris dans Henri Michaux, Œuvres complètes, I, Op. cit., p.50. [↩]
- Henri Michaux, Les rêves et la jambe. Essai philosophique et littéraire, 1923 in Œuvres complètes, I, Op. cit., p.18-25). [↩]
- Henri Michaux, « Ratureurs », poème publié dans les Lettres françaises en mars 1953 repris dans les Œuvres complètes, II, Op. cit., p.422). [↩]
- Il s’agit d’une expression de son ami Franz Hellens qui partage avec lui un soupçon sur le freudisme. Voir Jean-Pierre Martin, Henri Michaux, Paris, Gallimard, 2003, p.90. [↩]
- Henri Michaux, Tu vas être père, Pierre Bettencourt, [1943] repris dans Œuvres complètes, II, Op. cit., 1998, p.747-750. [↩]
- Jean-Pierre Martin débute sa biographie de Michaux par cette déclaration du poète : « Freud, il m’a refilé une famille » (Jean-Pierre Martin, Henri Michaux, Paris, Gallimard, 2003, p.13). [↩]

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