Joseph Joubert, Carnets, [1801]1
Au tournant des deux siècles, Joseph Joubert saisit le romantisme en une courte pensée promise à un bel avenir. « Ferme les yeux, et tu verras », équilibre parfait de la phrase, en une mesure Joubert te promet la vision romantique. Quelle est-elle au juste ? Avant d’en venir au néo lyrisme grégaire, prenons l’origine : le romantisme français. Précisément son goût immodéré pour la métaphore oculaire : « l’œil intérieur », celui que « Dieu nous a donné pour veiller sans cesse sur notre âme » s’oppose aux « yeux terrestres »2 qui ne voient du monde que sa surface visible. Fermer les yeux nous détourne du monde superficiel. Les fermer nous engage surtout à les rouvrir dans l’autre sens, par une rotation magique qui change la vue en vision.
Et Joubert de nous convier à une exploration romantique de l’intériorité. Intériorité qui par un volte-face étonnant devient la vraie extériorité : Hugo n’en revient pas lui-même, « chose inouïe, c’est au-dedans de soi qu’il faut regarder le dehors »3 . L’aphorisme serait la forme la mieux appropriée à cette poétique de la réversibilité, ce goût romantique pour le paradoxe qui nous amène à voir de l’intériorité dans la nature et de la nature dans l’intériorité. Comme dirait l’autre, « on n’y voit rien » au final. Je ferme les yeux et que vois-je en effet ? Platoniste convaincu, Joubert et d’autres avec lui considèrent que l’œil doit se dégager du sensible pour rejoindre « la sphère des essences immuables », monde « immanent à l’âme » comme le précise Albert Béguin4 . Ce propos philosophique ouvre la voie à ce qu’on serait tenté de nommer la pensée « roman-toque », sorte d’avatar du romantisme joubertien. L’aphorisme a quitté le carnet pour devenir un spot, un message publicitaire qui transforme les « essences immuables » en paysage carton pâte, paradis de Milton devenu guirlande magique, fée à paillettes. Imaginez en effet la réclame sensationnelle : fermez les yeux [image d’une petite gamine candide les mains plaquées sur ses « yeux terrestres »] et vous verrez [bulle Disneyland qui surplombe la petite (elle garde les yeux fermés)]. Ce voir intransitif, Joubert ne s’en méfiait sans doute pas. L’intransitif, une porte ouverte à toutes les transitivités. Au lieu d’un « paradis perdu », tu t’offriras des attractions, équation plus stimulante que toutes ces prétendues richesses immuables qu’on se tue à ne pas regarder pour les voir.
Simon DAIREAUX
- Carnets, tome I, Paris, Gallimard, 1994, p.404. Ce jugement de Joubert est aussi retenu dans l’anthologie critique établie par Rémy Tessonneau. Voir Joseph Joubert, Pensées, jugements et notations, José Corti, 1989, p.164. Il s’agit d’une pensée inscrite sur un carnet de l’année 1801 (janvier). [↩]
- Maurice DE GUERIN, Le Cahier vert, 15 mars 1833, in Poésie, Paris, Gallimard, coll. « Poésie / Gallimard », 1984, p.83-84 [↩]
- Victor HUGO, « Préface de mes œuvres et post-scriptum de ma vie », [1863-1864], in Œuvres complètes, Critique, Robert Laffont, « Bouquins », 1985, p.699 [↩]
- Albert BEGUIN, L’Âme romantique et le rêve, Éditions des Cahiers du Sud, 1937, p.110-111 [↩]

SANS ROMANTISME
Les rois d’obsidienne
Ne considèrent jamais
Leur profonde cécité
Quand ils abordent des rivages
Que leur grossièreté
Ne sait pas exprimer
Fermer les yeux est un prélude
A la discrimination efficace
L’émergence de la vision
Se passe des commentaires
D’aveugles croyant dire
Et ne faisant que délirer
VOIR SANS TRANSIT
L’aphorisme est un rejeton
De la pensée conditionnée
Voir intansitivement
Dépasse la furtivité
Des impressions du sensible
Ombres surfaites appelées réelles
Par les troglodytes
Fermer les yeux
Laisse apparaître la première nuit
Combien y ont risqué un orteil
Si peu que c’est pure joie
De les entendre en parler