- Je suis une légende, film réalisé par Francis Lawrence
- Je suis une légende, récit de Richard Matheson1
Matheson and sons
Auteur majeur de la science-fiction, Richard Matheson a peu écrit, absorbé qu’il était par ses activités cinématographiques, lesquelles cependant, ne l’ont pas coupé de l’écriture : en effet, Matheson n’est pas seulement l’auteur de scénarii de nombreuses séries télévisées ou de films (Duel du jeune Spielberg) ; il est aussi le père d’une poignée de romans qui sont autant des livres cultes de la littérature fantastique que des oeuvres écrites à l’intention d’Hollywood.
The shrinking man (1956) a ainsi été adapté au cinéma, mais c’est surtout I am Legend qui connaît la plus grande postérité cinématographique (plus que littéraire). Il n’est guère étonnant, à l’heure des craintes devant les menaces d’attentats bactériologiques que Je suis une légende soit à nouveau adapté sur grand écran. L’auteur suppose qu’une épidémie a altéré le métabolisme humain, si bien que les hommes ne peuvent plus se nourrir que de sang. Matheson traite par la science-fiction, le topos par excellence du fantastique: le thème du vampire. Je sus une légende est, avec Carmilla de Sheridan Le Fanu (1872) et Dracula de Bram Stoker (1897), l’un des trois livres à dominer le genre fantastique du “récit de vampire”, mais la longue nouvelle (ou le court roman) de Matheson est construit sur un paradoxe puisque les éléments du mythe reçoivent une expilcation rationnelle; le narrateur et personnage principal du livre est d’ailleurs un lecteur desabusé de Dracula.
Comparer le texte au film n’est pas notre ambition car, par définition, une adaptation cinématographique ne peut être qu’infidèle au livre qui l’inspire, et la version de Francis Lawrence n’en est pas plus éloignée que The Last Man on Earth de Salkow (1964) ou The Omega Man (Le Survivant) réalisé par Boris Sagal en 1971. Néanmoins il n’est pas inutile de revenir sur ce qui fait de Je suis une légende (de Lawrence) un bon film d’anticipation, et sur ce qui fait de Je suis une légende (de Matheson), une oeuvre majeure à la frontière du fantastique et de la science-fiction.
Le livre nous plonge d’emblée dans le quotidien ritualisé d’un homme seul, dernier survivant humain d’un monde dévasté. Cette solitude et les tentatives dérisoires de Robert Neville pour ne pas sombrer dans le désespoir sont rendus sensibles dans le film par l’eclairage porté sur la psychologie du personnage: flash-back larmoyants et gros plans à répétiton sur le faciès de Will Smith. Il s’agit d’un vrai film de science-fiction, qui privilégie l’émotion sur la reflexion car les “crétures de la nuit” sont quant à elles dénuées de trais psychologiques et ne sont prétextes qu’à des effets d’épouvante faciles, résidant souvent dans une technique rodée : des scènes plongées dans le noir et le silence que déchire un surgissement inattedu - ou quasi inattendu - .
Suis-je une légende?
Dans le film la question de la “légende” est vite évacuée, ou plutôt, elle est vite évacuée par le spectateur, qui au sortir de la salle, peut se surprendre à répondre “Dieu” à la question “qui est le je de je suis une légende”. Autre réponse, la plus évidente, Robert Neville qui est devenu, par son geste ultime, une légende pour l’humanité renaissante qui voit en lui un nouveau Christ. C’est un peu léger même si la présence de Dieu dans le film n’est que suggérée. Matheson imaginait une légende bien plus ambiguë, une légende noire, monstrueuse : pour les survivants infectés par le virus, mais non encore devenus vampire, Robert Neville, le dernier homme sain, constitue une menace. La monstruosité est réversible puisqu’elle est désignée par la majorité, et Neville, le Je du texte avec lequel s’est identifié le lecteur, se révèle être un monste pour la majorité qui surgit dans les dernières pages du roman.
A propos de L’Homme qui rétrécit ( The shrinking man), Jean Cocteau écrivait, “je craignais la fin, et j’en rêvais une - c’était la sienne”. Nous en rêvions également.
Romain LABROUSSE
- 1954, traduction française de Nathalie Serval, Denoël, 2001; réédité en 2007, dans la collection Folio-SF. [↩]

critique film