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Le prêtre tibétain mendie avec délicatesse. Il va au marché, se tient devant les marchands, un tout petit tambour à la main, petit comme une mangue, à quoi sont assujetties deux petites ficelles rouges munies d’une légère pelote de fil rouge. Il agite le tambour de droite à gauche, les petites pelotes frappent le tambour ; en même temps, il agite une mignonne sonnette. Il accompagne alors cet orchestre si réduit d’une chanson faible et secrète, indistincte, exhalée plutôt que chantée, une sorte de plainte dans le sommeil. Cela dure une minute. […]

Simple, discret, inentendu, sauf de chaque intéressé, toujours je l’entendrai ce soupir navré, retenu, délicat, comme si voulait chanter une dernière fois un malade qui aurait les poumons perdus.

Une voix qui viendrait doucement à travers les bronches en sang, ou bien aussi comme si on avait appris à un chien à chanter, lequel apprendrait et répèterait sa mélodie sans trop imprudemment s’écarter toutefois de ses soupirs coutumiers, ces soupirs si troublants qu’ils ont pendant leur sommeil, répondant à une préoccupation qui nous semble fraternelle […]

Mais si vous entrez dans un monastère de lamas, dans un temple, où ils sont toute la journée, l’un dormant, et mangeant, puis c’est le tour de l’autre ; et si vous les entendez là, chanter des prières en bougonnant, penchés sur d’énormes livres à feuilles volantes, grands comme des valises, vous ne les reconnaîtriez plus. Des voix profondes avec des notes plus basses que celle des célèbres basses russes ; des espèces de voix rotées et obscènes, et sur lesquelles on se retourne pour voir si ce n’est pas moquerie grossière et contrefaçon grotesque. Mais non, c’est leur voix bougonnante de toute la journée.

Ils ont aussi un instrument, une sorte de trompette de 4 m 50 de long, qu’ils braquent sur la campagne pour appeler les gens à la prière. Un bruit de glotte énorme et hippopotamesque en sort. Et ce son, partout ailleurs excessif, ici faible et obscur dans les montagnes de l’Himalaya, passe par-dessus les hameaux comme un soupir.

Henri Michaux, Un Barbare en Asie, [1933]

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