Entretien avec Pierre ENCREVÉ, Directeur d’études en linguistique et sémantique à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS)
BIFFURES : Que pouvez-vous répondre à une personne qui prétend que la langue française s’est appauvrie depuis plusieurs décennies ?
Pierre ENCREVÉ : Je lui demanderais ses preuves ! Domaine par domaine je peux lui répondre : la langue ne s’est appauvrie, ni en nombre de locuteurs, au contraire, ni en nombre de mots, au contraire, et rien n’a été perdu sur les plans phonologique, syntaxique, sémantique ou pragmatique. Je ne connais pas un seul spécialiste qui soutienne que la langue française se soit appauvrie dans les trente dernières années.
Et pourtant, les déclinologues ont fait légion de tous temps. On parlait d’« érosion de la langue » dès la fin du XIXe siècle par exemple. Comment l’expliquez-vous ?
Cette idée d’un âge d’or disparu ne s’applique pas seulement à la langue. Tout allait toujours « mieux avant » pour ce genre d’atrabilaires. « Qui n’a pas vécu avant 1789 ne connaît pas la douceur de vivre » disait Talleyrand.
Toutefois, cette nostalgie n’est-elle pas liée au mythe imposant de la IIIe République : on raconte souvent qu’au début du vingtième siècle les gens maîtrisaient parfaitement la langue française …
C’est un mythe dont la longévité est surprenante. Au début du XXe siècle la France comptait encore un très grand nombre de citoyens, notamment chez les ruraux, dont la langue maternelle n’était pas le français et, malgré les efforts de l’instruction publique, leur maîtrise quotidienne de cette langue seconde était très inférieure à celle qu’on constate aujourd’hui dans l’ensemble de la population. Il suffit d’avoir lu les textes manuscrits de l’époque, par exemple les lettres des soldats de la guerre de 14, dont on a de grandes quantités d’exemplaires, pour savoir qu’elles comportaient énormément de fautes d’orthographe et de syntaxe. Le grand linguiste genevois Henri Frei leur a même consacré un excellent livre intitulé La Grammaire des fautes. Sous la troisième République, l’immense majorité des français n’allait pas au-delà du certificat d’études. Le CEP est instauré en 1880 : au début les taux des reçus sont évidemment très faibles. Ce n’est que dans les années trente qu’on trouve des taux de plus de 30% de reçus au CEP, mais c’est une moyenne : il y en avait moins dans les campagnes « patoisantes » qu’en ville. On a oublié que jusqu’au milieu du siècle plus d’un tiers de la population française de la métropole et presque 100% de la population française des DOM et TOM avaient une langue maternelle qui n’était pas le français - sans même tenir compte de l’Alsace et la Lorraine sous domination germanique jusqu’en novembre 1918… Les lauréats du certificat d’études avaient certes une orthographe et une syntaxe acceptables au moment de l’examen mais qui devenaient généralement assez vite fautives s’ils n’avaient pas l’occasion de les utiliser sous surveillance sociale, ce qui était le cas de la plupart des paysans par exemple. J’ai étudié moi-même ce phénomène autrefois sur le cas d’un village de Vendée au début du XXe siècle. J’ai analysé des lettres de soldats de ce village à leurs parents durant la guerre de 14-18 : elles étaient bourrées de fautes de toutes sortes. Et encore les soldats en question avaient-ils le certificat d’études ! Dans cette commune de Vendée de 1200 habitants, moins de deux dizaines de certificats d’études avaient été décernés avant la guerre de 14. Bref, sur l’ensemble de la population, en incluant les DOM TOM, il est absolument indiscutable que la maîtrise du français s’est améliorée.
Et cette amélioration de la maîtrise de la langue est liée, comme vous le dites dans vos Conversations, à la consolidation de l’État.
Elle est liée à de nombreux facteurs. Le respect effectif de l’obligation scolaire a pris du temps, surtout dans les DOM et les TOM. La guerre de 14 elle-même, en provoquant le brassage des soldats de toutes les régions et de toutes les classes sociales, mais aussi la mort de centaines de milliers de locuteurs des langues régionales, a considérablement accéléré la domination du français. Plus tard, c’est l’allongement du temps scolaire qui sera décisif. En 1959, le Général de Gaulle décide que la scolarité obligatoire dépassera l’âge du certificat d’études ; dès lors tous les élèves des écoles de village ont dû poursuivre leur scolarité au collège du chef-lieu de canton. Ils sont donc sortis de leur commune et ils se sont mis à parler exclusivement français avec leurs condisciples et bientôt aussi dans la famille. Parallèlement, le développement de la radio et de la télévision a fermement consolidé l’apprentissage passif du français. L’usage de l’Internet l’augmente encore.
Vous insistez dans votre livre sur la variabilité de la langue. Compte tenu de ce que vous venez de dire, y a-t-il encore un sens à parler de fautes de français, ou la faute est-elle considérée comme une variante possible ?
C’est une question technique complexe. A l’intérieur du cadre scolaire, il y a une norme, c’est-à-dire une norme d’apprentissage du français scolaire, et donc des fautes. Sorties du cadre scolaire, un certain nombre de ces fautes seront considérées comme des variations. Mais tout ne peut pas être considéré comme variation interne : il y a un moment où on sort de la langue. Il faut distinguer les variétés de langue et les frontières de la langue, même si elles sont toujours floues. C’est pourquoi on a développé le concept d’interlangues pour désigner ces variétés qui se trouvent à cheval sur deux langues ; ce sont souvent les premiers moyens de communication des migrants en voix d’intégration.
Nous avons vu les changements historiques de la langue française. Intéressons-nous maintenant au devenir du français. Pour vous le français est amené à devenir une « langue chic », le parler, le lire ou l’écrire sera comme un luxe, un signe extérieur de richesse culturelle…
Les langues de culture, pourvus d’une forte littérature, qu’il s’agisse du grec, du latin ou du français, sont des langues qui procurent des profits de distinction sociale. Le fait de disposer de biens culturels rares et prestigieux, c’est une forme de capital. Le français a une caractéristique rare : c’est une langue enseignée dans tous les pays du monde mais à un nombre limité de gens, appartenant généralement aux classes dominantes. Le prestige de la langue française vient aussi du fait que le français véhicule des valeurs précieuses pour tous : l’émancipation individuelle, les droits de l’homme universels, etc. Pour autant, le français n’ouvre pas les mêmes portes que l’anglais bien entendu …
Toujours sur cette question du devenir du français : vous notez dans votre livre que le français ne sera peut-être plus une langue de plein emploi à la fin de ce siècle, et pourtant vous dites aussi que le français a « un bel avenir comme langue de culture internationale ». N’est-ce pas paradoxal ?
Ce sont deux choses différentes. Le latin par exemple, a cessé d’être une langue de plein emploi assez tôt et pourtant il est encore la langue du Vatican. On l’enseigne un peu partout dans le monde. Et pourtant ce n’est plus du tout une langue de plein emploi. Il pourrait arriver quelque chose de ce genre au français dans quelques siècles. Il ne s’agit donc pas d’un paradoxe. Je dirais même qu’une langue a d’autant plus de chance de perdurer comme langue de culture qu’elle ne vise pas à couvrir tous les emplois. Prenez l’anglais ! Les anglo-saxons ont perdu le lien avec leur culture classique. Alors qu’un enfant de sept ou huit ans, scolarisé en France, peut très bien comprendre les Fables de La Fontaine, qui datent pourtant du XVIIe siècle, et même dans l’orthographe originale, essayez de faire lire à un jeune américain des vers de Shakespeare dans le texte original, même en orthographe modernisée, il n’y comprendra rien. L’Académie française, instituée au XVIIe siècle, et le système scolaire national ont maintenu une permanence relative de la langue écrite.
L’enseignement a joué et joue encore aujourd’hui un grand rôle …
On dit toujours un mal fou de l’École française. Je ne comprends pas pourquoi. C’est grâce aux enseignants aujourd’hui qu’il n’y a pas de fracture linguistique. Grâce aussi aux médias qui diffusent une langue, dans l’ensemble, assez soutenue. Aujourd’hui à Tahiti ou à la Martinique, les autochtones parlent à la fois la langue locale et le même français que vous et moi. Bien entendu, il y a des éléments phonétiques, notamment l’intonation, qui changent et des expressions régionales, mais, pour l’essentiel, la syntaxe et le vocabulaire français sont standardisés sur tout le territoire de la République..
Revenons sur un mot qui n’apparaît pas dans vos Conversations : la notion d’énonciation. Et pourtant, c’est la question centrale d’un certain nombre de débats d’actualité. Notamment en ce qui concerne le mot « racaille » employé par Nicolas Sarkozy. Finalement, ce qui choque, ce n’est pas tant l’énoncé mais les conditions d’énonciation. Si c’est un jeune de cité qui dit « racaille » à un de ses copains, cela ne crée pas le même effet …
Vous avez raison. J’ai évité les mots techniques dans ce livre qui est destiné au grand public. Le problème en effet, c’est « qui parle à qui ». Lorsque vous vous trouvez au contact de gens un peu menaçants, dans le métro à une heure du matin, par exemple (il sourit), il y a plusieurs comportements possibles. Néanmoins, il y a une chose qu’il ne faut surtout pas tenter, c’est de faire semblant d’être des leurs lorsqu’on ne l’est pas. La polémique autour de Sarkozy renvoie à cette même problématique. Au fond, c’est la question de la pragmatique, mieux encore que de l’énonciation. Le contexte dans lequel intervient une phrase peut modifier complètement son sens littéral.
Pour finir, pouvez-vous définir ce qu’est pour vous la linguistique ?
La linguistique est une science descriptive et explicative alors que la grammaire scolaire est une discipline normative et prescriptive. Le linguiste ne prescrit rien, il découvre simplement. Le plus grand linguiste du XXe siècle, Noam Chomsky, avait cette phrase révélatrice de la distance avec une position normative: « Tout individu parle sa langue à la perfection ». Sa langue, c’est le système qu’il a intériorisé, sa grammaire à lui, le sujet parlant. Par rapport à la langue scolaire, il peut être en écart, mais il se donne les moyens de construire sa propre grammaire. Le travail du linguiste est de comprendre le fonctionnement de n’importe quelle grammaire intérieure mais aussi l’inscription de ces grammaires de chacun des locuteurs dans des interactions sociales. Il y a un va-et-vient nécessaire entre la dimension cognitive et la dimension sociale de la langue et donc de la linguistique.
Recueilli par Simon DAIREAUX1
- les photos de Pierre Encrevé appartiennent à Biffures. Tous droits réservés. [↩]

J’aimerais avoir les coordonnées de Pierre Encrevé pour lui parler de sa thèse sur le parlé de Foussais (Vendée) dont il parle dans cet entretien, car ça intéresse ma fille en licence sciences du langage à Lyon 2 et qui interview ses grand’parents (paysans de Foussais)sur ce mème parlange et cette thèse est introuvable . Merci
Michel Baudouin
J’expliquais à des élèves de collège qu’il était utile pour eux et de rigueur, d’apprendre à utiliser dans le cadre des cours un niveau de langage élevé, exemples à l’appui: au lieu de dire en cours à votre voisin qui vous gêne: “je vais t’exploser”, vous pouvez lui dire: “tu m’importunes”.
Un élève m’a dit: “Mais madame, on n’est pas des bourgeois”. Ce à quoi j’ai répondu: ” Qu’importe ce que nous sommes, la langue appartient à tous, c’est gratuit, elle est aux bourgeois comme vous dites mais elle est aussi à vous, prenez-la.”
Le jeu se poursuit…