Nous le retrouvons au café Sorbon, le regard songeur, profond, comme si tout restait encore à faire, entendons à écrire. La publication de Cercle n’est pas une fin en soi pour Yannick Haenel, quelque chose doit se poursuivre nous confie t-il avant que l’entretien ne débute. Dans le dialogue qui suit, nous avons soumis à l’auteur de Cercle quelques phrases empruntées à des auteurs divers. Lui a rebondi sur certains termes et profité de cet exercice pour préciser ce qui se passe dans son tout nouveau roman.
Louis ARAGON : « La poésie est par essence orageuse et chaque image doit produire un cataclysme. Il faut que ça brûle ! Ouate thermogène du poème. La moutarde au nez. Ne coupez jamais d’eau votre pétrole, malheureux. Que ça flambe ! »
Yannick HAENEL : Écrire au pétrole, produire un cataclysme… C’est vrai que l’élément des phrases, c’est l’insurrection. Il faut que l’intensité se réveille. Pas besoin pour ça de tout mettre en hystérie. L’insurrection, ça peut être très secret — presque imperceptible. Je pense à une autre phrase d’Aragon, dans La mise à mort : « Écrire, c’est détourner un fleuve de son cours ». Pour écrire Cercle, j’ai fait cette expérience du débordement. Au départ je pensais écrire un « petit roman de trente pages » comme dit Lautréamont. Et puis je me suis retrouvé avec plus de mille pages, des cahiers par dizaines, que j’ai condensés pour qu’on sente passer l’orage dans chaque phrase. Le débordement est devenu le sujet même du livre. Le « cataclysme » dont parle Aragon, pour moi, ce n’est pas un état psychique, plutôt une climatologie de l’écriture. L’échauffement intérieur n’a pas de sens. Je suis partisan de la froideur. Pour écrire, il faut avoir le sens du calme. Pour les phrases, c’est la condition même de l’orage extatique.
“Avec l’arrivée des phrases, j’ai commencé à avoir un corps”
Arthur RIMBAUD : « Parez-vous, dansez, riez. – Je ne pourrais jamais envoyer l’Amour par la fenêtre »
Yannick HAENEL : Je prélève ici le mot « danser » : l’un des projets de Cercle est de faire danser chaque phrase. Le personnage féminin est une danseuse. J’ai voulu, avec des phrases, trouver l’équivalent de la grâce des gestes. Je me suis demandé comment il était possible de rendre des phrases intégralement érotiques. Les Illuminations de Rimbaud, c’est justement ça : érotisation absolue de chaque mot. Les phrases de Rimbaud sont comme un buisson ardent, qui brûle sans jamais se consumer. L’enjeu consiste à attirer Éros dans les phrases, et à en fixer le passage. À partir de là, on peut éventuellement commencer à parler d’amour. Si le langage lui-même n’est pas pris d’amour (je dis ça à la manière de la chevalerie ou des troubadours), alors ça n’est même pas la peine : ce qu’on écrira relèvera de la crétinisation sentimentale. Les danseuses captent l’érotisme. Raconter les répétitions d’un spectacle de danse contemporaine, comme je l’ai fait dans Cercle, attire la chance. Une danseuse de Pina Bausch en plein mouvement, c’est une phrase réussie. Rimbaud écrit qu’il ne « pourrait jamais envoyer l’Amour par la fenêtre ». Je pense au contraire qu’il faut tout envoyer par la fenêtre. Et si l’amour existe, il apparaîtra au moment du saut. L’amour, c’est le saut lui-même qui le rend possible. Il faut se jeter, sinon il n’y aura jamais de phrases. Et puis c’est seulement si on se jette à l’eau que le fleuve peut déborder… (Il sourit) C’est ça que je cherche, au fond : le point où le corps amoureux coïncide avec le langage. Il peut bien sûr y avoir quelque chose d’infernal là-dedans. Dans Cercle, le narrateur paye le prix pour avoir accès à l’illumination. Ça prend la forme d’une expérience hémorragique de l’enfer. Pour arriver à faire de Cercle un communiqué de victoire, il fallait que ça passe par là, sans doute. C’est Rimbaud qui parle d’ « épuiser en soi tous les poisons pour n’en garder que la quintessence » non ? Je n’ai pas de goût pour la privation, ni pour le malheur. La négativité ne me fascine pas du tout. Ce qui m’intéresse, dans l’expérience littéraire de l’enfer, c’est comment on en sort. Fondamentalement, la littérature, c’est ça : l’invention toujours renouvelée d’une sortie hors de l’enfer. C’est pour ça que dans le livre le narrateur s’intéresse à Ulysse, à Orphée, à Dante, à Rimbaud. Leur point commun, c’est qu’ils ont traversé l’enfer.
“Ce qui m’intéresse dans l’expérience de l’Enfer, c’est comment on en sort”
Friedrich NIETZSCHE : « Ce qui est grand dans l’homme est de n’être pas un but mais un pont : ce qui peut être aimé dans l’homme est d’être un passage et une chute »
Yannick HAENEL : J’affectionne la figure du « pont ». C’est une figure facile, avec un charme qui attire immédiatement les phrases. J’aime bien commencer un livre avec une scène de pont : le pont favorise l’idée même de narration. Dans la phrase de Nietzsche, il est question de l’homme comme passage, celui qui doit, selon Zarathoustra, se vivre comme dépassement. Dans Cercle, il est surtout question de se libérer de l’identité. « Être un passage », c’est ne plus être figé dans aucune position. Le narrateur entre dans la dimension du devenir, même son nom n’est plus certain. Au début, il s’appelle Jean Deichel, puis Pierre Avalanche, puis Franceso Lupo. C’est un loup, une ligne grise et blanche, une phrase. Au fond, il s’agit de se débarrasser des identités pour enfin entrer dans le flux de la mémoire — pour n’être plus que ça : une mémoire. Faire de sa vie une aventure consiste à vivre chaque instant comme un désamarrage. Et le problème, dans la vie poétique, c’est la retombée. Il faudrait éterniser l’instant d’extase, sans ce que Nietzsche appelle la chute. Il faudrait sauter dans le vide, sans tomber. C’est ça que raconte Cercle : une tentative pour habiter le saut.
Emily DICKINSON : « Silence is all we dread, / There’s ransom in a Voice — / But Silence is Infinity. / Himself have not a face. » ( « Le silence est notre seule crainte. / Il y a dans la voix un Rachat – / Mais le silence est l’Infini. / Il n’a pas de visage »)
Yannick HAENEL : Emily Dickinson parle depuis une solitude magnifique, une sorte de cône d’ombre biblique où elle tutoie son âme. Le salut est possible à chaque instant, à travers le langage, et non pas dans un autre monde, encore moins au terme de la vie. Pour Dickinson, le silence est un accomplissement. Pour ma part, je n’ai pas cette sagesse terrible. Je crois que le « visage » dont parle Emily Dickinson est dans la voix, et donc que la littérature donne corps. J’ai longtemps ressenti une fascination pour le silence. Ma première émotion littéraire a été la découverte de Louis-René des Forêts. Son œuvre porte sur le vœu de silence. Il met en scène des enfants qui essayent de à se soustraire toute autorité, et qui s’interdisent de parler. Se taire est un moyen pour eux d’exister. Dans ce prodige qui consiste à tenir sa langue, il y a la construction d’une position sacrée. Celui qui arrive à vivre dans le silence absolu accède à une forme de souveraineté. Cette position est intenable, parce que ce silence est encore du langage : une sorte de langage sacrificiel. La sacralisation du silence a été mon obsession durant toute l’adolescence. Je n’avais pas accès à la parole, mais de cette impuissance, je faisais, grâce à la lecture de Maurice Blanchot et de Louis-René des Forêts, une vertu. J’y voyais même de la magie. Le moment où je me suis libéré de ces auteurs, je l’ai vécu comme une naissance. Avec l’arrivée des phrases, j’ai commencé à avoir un corps. Et avec la voix : un visage.
Antonin ARTAUD : « Le pays des Tarahumaras est plein de signes, de formes, d’effigies naturelles qui ne semblent point nés du hasard, comme si les dieux, qu’on sent partout ici, avaient voulu signifier leurs pouvoirs dans ces étranges signatures où c’est la figure de l’homme qui est de toute part pourchassée ».
Yannick HAENEL : « Étranges signatures », l’expression me plaît. J’ai vécu l’écriture de Cercle comme un exorcisme. Se mettre à écrire, c’est entrer dans un combat avec l’abjection. C’est endurer la destruction sur un plan spirituel. Dès lors que s’engage la lutte, on entend vibrer les « étranges signatures ». Le monde se met à parler, mais ce n’est pas le langage de l’information, plutôt celui de la vie sacrée. Lorsque je me suis retrouvé, par exemple, dans des bars à Berlin, la nuit, à écrire au milieu d’une population frénétique parlant russe, anglais, allemand, je me croyais chez les Tarahumaras, sur la montagne des signes. Tout me parlait. Le nihilisme le plus trépidant vous offre à chaque instant ses « étranges signatures ». Je crois que le langage poétique révèle la trame spirituelle du monde. Les jeux de possession s’offrent à vous, en se déchiffrant. Vous savez, pendant que j’écrivais Cercle, j’ai eu l’impression que j’étais roi. J’avais le sceptre d’Ulysse. Vous vous souvenez, dans l’Odyssée : Ulysse réunit le conseil à Ithaque, et chaque personne qui prend la parole reçoit le sceptre. À Ithaque, pendant que vous parlez, vous êtes le roi. Eh bien, en écrivant Cercle, j’ai vraiment eu la sensation que j’avais le sceptre (il sourit). Que c’était mon tour. Ça a à voir, sans doute, avec une sorte d’autostimulation presque mythique, avec l’énergie de la parole, mais aussi avec le prodige qu’il y a au cœur des phrases. Les obstacles se lèvent, la clarté s’ouvre à elle-même. La littérature est un royaume, et en même temps ce royaume est sans aucun pouvoir social. Ça ne vous donne rien. Royauté vide — gratuite. La seule qui importe, au fond… Si la littérature donnait du pouvoir, ça se saurait : Rimbaud aurait croulé sous l’or… (rires).
Recueilli par Simon Daireaux / photos d’Angèle Gohaud. Droits réservés.1
- Yannick Haenel a relu et corrigé l’entretien avant publication. [↩]

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