“Nous perdions tous là un ami, un frère, un père”
Témoignage de Denis PODALYDES, acteur
J’ai connu Pierre Bourdieu par l’intermédiaire de son fils Emmanuel dans les années 80. Nous étions tous deux en khâgne au lycée Henri IV. Ce que je savais de son père était limité à une vague connaissance par ouï-dire de La Distinction, du Sens pratique, et de Homo Academicus, qui venait, je crois, d’être publié. Je ne connaissais rien ou presque à la Sociologie. Je m’y suis intéressé du fait de ma rencontre avec Emmanuel, et parce que mes amis khâgneux m’y incitaient. La Distinction fut pour moi une révélation, à plusieurs titres. Je découvrais la Sociologie, discipline alors pour moi toute nouvelle. C’était un pan du savoir possible devant lequel je restais médusé. Je fus fasciné par la notion de connaissance désenchantée liée à cette science. Je découvrais l’œuvre de Pierre Bourdieu, la théorie des champs, le concept d’habitus, le sens de l’auto-réflexion (s’appliquer à soi-même l’interrogation sociologique), et cette façon radicale de miner l’illusion scolastique (le savoir angélique, désintéressé, oublieux du contexte social, des déterminations implicites liées au champs), illusion dont je me découvrais moi-même la “victime”, depuis mes plus jeunes années de formation. Je me découvrais donc moi-même en tant que sujet de ma propre classe, fils à la fois de petite et de moyenne bourgeoisie (petite par mon père, pied-noir fils de petits fonctionnaires rapatriés d’Algérie, moyenne voire grande par ma mère, fille d’une notable, libraire versaillaise connue et respectée), dont la pratique culturelle était si justement, si magnifiquement décrite dans La Distinction, que la lecture passionnée de ce livre alla jusqu’à me faire rire. Je riais d’un rire de reconnaissance, qui disait “C’est ça, c’est exactement ça!” Cela m’ouvrit un champs comique particulièrement fécond. J’ai toujours pensé, par la suite, que les metteurs en scène devraient toujours lire les livres de Bourdieu pour nourrir leurs réflexions, quand ils montent Brecht, Labiche, Feydeau, ou tant d’autres classiques. Bourdieu fournit un substrat dramaturgique exemplaire. (voir les textes encadrés en rose dans La Distinction : ce sont des merveilles d’instantanés sur des personnages, dont un acteur peut et doit se nourrir.) Je découvrais donc une science, une œuvre, et quelque chose de ma propre subjectivité qui m’avait jusqu’alors parfaitement échappé.
En même temps, devenu ami très proche d’Emmanuel, ami même fraternel, j’ai fréquenté Pierre Bourdieu familialement. J’étais toujours fourré chez eux, et je pense en avoir même conçu un fantasme paternel. Il était le père que je me choisissais, quand j’étais en délicatesse avec le mien. Je passe. Son œil affectueux et ironique me fut très salutaire, même s’il m’en imposait terriblement.
Il m’aida intellectuellement et matériellement, puisqu’il me proposa de participer aux enquêtes de La Misère du Monde. J’en fus très heureux, très fier, d’autant que c’était une période difficile pour moi, jeune comédien pratiquement au chômage, qui ne savais trop que faire de mon existence largement vacante. Je menai un entretien avec une comédienne elle-même en chômage, et cette expérience fut très importante dans ma propre formation. Je peux même dire que j’éprouvais sur moi-même la valeur libératrice, émancipatrice, (intellectuellement s’entend) de la pratique sociologique. Comprendre les déterminants sociaux m’apparaissait confusément (je ne me suis jamais considéré comme sociologue, bien sûr) comme une possibilité de déculpabilisation.
Je n’oublie pas, et je m’en amuse encore en m’en souvenant, que, soucieux de me voir accomplir mes études de philosophie, il rédigea pour moi le plan de ma maîtrise, portant sur Wittgenstein, maîtrise que je ne finis jamais, puisque le métier d’acteur commençait à m’absorber entièrement, chose qu’il voyait d’un œil inquiet, car il sentait que j’entraînais son fils sur une pente “artistique” (nous commencions à écrire ensemble des scénarios), d’une manière à la fois indécise, désordonnée, sans réelle perspective, et cependant inexorable.
À son enterrement, me bouleversa le discours improvisé que Jean-Pierre Vernant tint devant le cercueil. Il s’adressait à son ami en l’appelant, à l’ancienne, par son nom de famille “Et toi, Bourdieu…”, rappelant les combats, les luttes politiques, sociales et intellectuelles qui les avaient liés, devant les enfants et petits enfants, et c’était assez pour comprendre - en fixer gravement la certitude - que nous perdions tous là, un ami, un frère, un père, un homme considérable pour nous-même et pour notre temps.
Denis Podalydès
Photo : Olivier Roller. Mes remerciements les plus sincères. Son site : http://olivier.roller.free.fr

Un très beau témoignage que je viens de signaler sur le blog du collectif Pierre Bourdieu un hommage http://biffures.org/entretiens/2007/11/denis-podalydes-raconte-pierre-bourdieu
le bon lien;-) pour le blog du collectif Pierre Bourdieu un hommage
http://bourdieuhommag.podemus.com/2007/12/un-beau-temoignage-de-denis-podalydes-sur-bourdieu-a-lire-sur-sur-le-site-biffures/
Merci pour ce témoignage. Il touchera particulièrement tous ceux qui, probalement en partie du fait de leurs origines sociales, ressentent la sociologie bourdieusienne jusqu’au bout des ongles.
Très cher Denis,
Je ne sais pas ce que c’est qu’un ami. Mais en vous lisant, comme je lis d’autres grands auteurs (il suffit de remplacer le “c” d’acteur par un “u”), je me suis dit : “c’est exactement ça”. Un ami, vivant ou mort, que l’on a connu ou pas, c’est peut-être celui que l’on écoute ou qu’on lit en se disant : “c’est exactement ça”… J’ aime beaucoup la littérature, la philosophie, la sociologie la poésie… Bref, l’ensemble des “sciences humaines” : formation jusqu’en maîtrise (arrêtée) en sciences de l’éducation oblige.
Puisque vous avez un peu étudié Wittgenstein, j’ai tout de suite pensé que vous étiez non pas le fils mais le “neveu” de Bourdieu… Et par conséquence, également, ” Le neveu de Wittgenstein”.
Tout cela pour en arriver à un autre ami, que je lis et relis avec passion : Thomas Bernhard. Que vous connaissez et qui a écrit “Le neveu de Wittgenstein”.
L’avez-vous lu ? Dans ce livre, Bernhard nous inflige une furieuse mise à nu, et le narrateur, très dérangeant, nous parle de choses banales et profondes (comme dans vos superbes films), drôles à en pleurer, sur la vie, l’art, la maladie, la mort, mais aussi pour la première fois de l’amitié…
Merci d’exister Denis.
Très amicalement,
Eric Monnier
Educateur spécialisé “qui se laisse enseigner au quotidien par le sujet psychotique”.