Depuis le siècle des Lumières au moins, l’image de l’écrivain est rattachée à celle du voyage. Le vrai penseur tout comme le vrai esthète auraient nécessairement un attrait pour la découverte d’autres rives.
Comme nous le rappelle l’article « Voyage, voyageur » de L’Encyclopédie, les voyages apportent un savoir expérimental essentiel à l’émancipation intellectuelle de l’individu : « Les voyages étendent l’esprit, l’élèvent, l’enrichissent de connaissances, et le guérissent des préjugés nationaux […] C’est un genre d’étude auquel on ne supplée point par les livres, et par le rapport à autrui ; il faut soi-même juger des hommes, des lieux et des objets »1.
Tout le monde souscrit à ces vertus du voyage : le système philosophique des Lumières et la pensée occidentale contemporaine sont pétris d’idéaux qui font écho au voyage. Pensons à la tolérance, à la sensibilité, à la raison qui se construit contre les « préjugés », toutes les qualités de l’homme éclairé se forment grâce au voyage. Il serait vain de polémiquer sur ce sujet. Notre enjeu se situe plutôt dans le rapport de l’écrivain au voyage. L’optimisme des Lumières ne définit en effet qu’une théorie du voyage et l’enseignement supposé du voyage, ce qu’il apporterait à l’homme, ne se trouve que dans les écrits de sédentaires qui fantasment le voyage.
À l’opposé de ces plaidoyers enchantés, la littérature française regorge de déçus du départ qui eux ont pratiqué la chose. Pascal, déjà, sentait qu’on ne voyage véritablement que dans sa chambre : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir demeurer en repos, dans une chambre »2 . Mais c’est le XXe siècle surtout qui abrite les faux départs les plus éloquents. Prenons deux cas : Henri Michaux et Michel Leiris. Entre l’Amérique du Sud, l’Asie pour l’un et le continent africain ou la Chine pour l’autre, Michaux et Leiris ont tout de l’écrivain globe-trotter. Et pourtant, écrire le voyage, tenter de coller au plus près à l’expérience viatique par l’activité littéraire s’avère impossible3 . Leiris insiste sur son « impuissance » d’écrire son voyage en Chine dans son Journal (( Il note le 29 décembre 1955 – « L’on peut être amoureux d’une femme et ne pas bander. C’est ce qui m’arrive avec la Chine et mon impuissance d’en écrire » )) tandis qu’il avoue ses désillusions intellectuelles dans Afrique fantôme.
L’écrivain ne serait-il pas dégoûté à force de se sentir étranger au pays d’accueil ? L’expérience et l’écriture de l’expérience à un deuxième niveau empêchent l’écrivain baroudeur de vivre le voyage, de le goûter au premier degré. Leiris se sent trop « bourgeois artiste » pour s’intégrer à l’Afrique, Michaux lui se voit de son côté en « mondain » participant à un jury de beauté4. Impossible donc de se noyer dans le paysage et dans la masse des autochtones, l’écrivain voyageur aurait ce don de faire tache au milieu des autres, le talent pour se sentir mal à l’aise là où les autres profitent du soleil et vaquent à tout va.
Nous laisserons Michaux à la conclusion. A ceux qui le verraient encore comme un baroudeur et qui seraient toujours persuadé que les écrivains sont des « étonnants voyageurs », lui répond, ferme : « Les poètes voyagent, mais l’aventure du voyage ne les possède pas »5. A bon entendeur…
Simon DAIREAUX
- Voir l’article du chevalier de Jaucourt dans L’Encyclopédie, cité in Friedrich WOLFZETTEL, Le Discours du voyageur, PUF, 1996, p.234 [↩]
- PASCAL, Pensées, 139-136 [↩]
- Dans son Journal, Leiris note le 27 mai 1945 : « Comme je n’ai jamais ‘‘collé’’ avec le voyage que je viens de faire. » [↩]
- « Maintenant ma conviction est faite. Ce voyage est une gaffe. Le voyage ne rend pas tant large que mondain, ‘‘au courant’’, gobeur de l’intéressant coté, primé, avec le stupide air de faire partie d’un jury de prix de beauté. » (Henri MICHAUX, Ecuador, Œuvres complètes, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 204 [↩]
- Passages, Œuvres complètes, vol.2, Bibliothèque de la Pléiade, p.307 [↩]

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