“L’air précieux n’a pas seulement infecté Paris, il s’est aussi répandu dans les provinces, et nos donzelles ridicules en ont humé leur bonne part“. Ces propos de La Grange ouvrent la célèbre pièce de Molière, Les Précieuses ridicules, méchant réquisitoire de la préciosité contemporaine, assez violent pour avoir figé l’interprétation durant des siècles. Qui dit précieuse dit ridicule. Penserait-on que la préciosité est autre chose qu’un “diable de jargon” rempli d’affectations, qu’une pose misanthrope et condescendante ? Cette vulgate a fait autorité jusqu’au milieu du XXe siècle et ce n’est que dans les années 1990 que les recherches universitaires ont mis en lumière la complexité de la préciosité. Les travaux de Linda Timmermans (L’accès des femmes à la culture (1598 - 1715), Honoré Champion, 1993), Myriam Maître (Les Précieuses. Naissance des femmes de lettres en France au XVIIe siècle, Honoré Champion, 1999) ou encore Delphine Denis (La Muse galante. Poétique de la conversation dans l’oeuvre de Madeleine de Scudéry, Honoré Champion, 1997) ont mis en lumière le simplisme d’une condamnation de la préciosité.
Premier constat en forme d’hommage. Le comique de Molière qui est une condamnation par le rire (castigare ridendo mores), éprouve sa force dans cet exemple de réhabilitation trois cents ans plus tard. Trois cents ans, rendez-vous compte, pour arrêter de rire. Un fou rire triplement centenaire. Revenons-en au contexte, à celui de l’émergence de la préciosité en France. Selon les historiens de la littérature classique, la préciosité (dite première préciosité) comme mouvement, correspond aux années 1643-1680. En résumé, du début de la Régence d’Anne d’Autriche à la publication de La Princesse de Clèves (1678). La prise du pouvoir par une femme donne lieu à l’émergence d’une “constellation précieuse” (Philippe Sellier) dont le rayonnement sera progressivement régulé par la reprise en main (virile ?) de Louis XIV (en personne). La préciosité est fortement liée à la régence d’Anne d’Autriche comme l’a montré Myriam Maître : aux quatre réseaux précieux traditionnellement (re)connus (autour de l’hôtel de Rambouillet, de Mlle de Montepensier, de Mlle de Scudéry et de Mme de Lafayette), s’ajoute le cercle de la régente composé notamment des “Mazarinettes” et des “Filles d’Honneur de la Reine”1. Ces avancées dans la recherche sur la préciosité ont permis de lancer un certain nombre d’interrogations sur les liens entre histoire politique et histoire culturelle. Quels liens possibles entre préciosité et essor intellectuel ? Les femmes sont-elles à l’origine de la “magnificence” solaire des arts classiques ? Autant de points d’interrogation qui s’opposent à la vision scolaire de la préciosité raillée.
Si l’on tente de définir les précieuses à l’aune de ces avertissements, quelques traits pourraient ressortir. Loin du cliché de la femme affectée dans son langage et dans sa gestuelle, la précieuse se définit par un souci de singularité. Laure, personnage de Mathilde d’Aguilar (Madeleine de Scudéry), le dit clairement : “Il est bon de se tirer du commun des femmes, qui sont d’ordinaire plus considérées pour les enfants qu’elles donnent dans leurs familles que pour leur propre mérite”2. La préciosité renvoie étymologiquement au prix, à la valeur personnelle, individuelle. Dans ce cas, les précieuses sont tout bonnement des femmes qui tentent d’exister hors des déterminations sociologiques qui les condamnent à être des mères porteuses, des femmes fidèles, ou pire encore. D’où les refus aristocratiques de ces femmes de lettres : refus du mari, de l’homme en général, et plaisir de la conversation galante, seule garante de la valeur féminine. Dans son essai; Philippe Sellier ne minore pas pour autant les travers de cette attitude anti conformiste. A trop vouloir briser leur condition de femme (sic !), les précieuses risquent les maux physiques qui vont de pair avec la continence. L’auteur évoque les névroses précieuses : insomnies, fièvres, crises d’anorexie, spasmes … Ces maladies (imaginaires ?) seraient déterminées par le jeu de séduction propre aux femmes précieuses : par besoin de plaire, les précieuses invitent leurs amants, les provoquent puis les écartent au dernier mouvement pour demeurer sur un piédestal idéal. Interprétation masculine sans doute. Ce que sous-entend Nathalie Grande, sans le nier véritablement,3 : “Sans risquer des interprétations psychosociales bien délicates à trois siècles de distance, on peut risquer l’idée que la frustration où vivaient toutes les romancières, qu’elles soient veuve, célibataires ou séparées, induisait des troubles psychopathologiques qui pouvaient trouver dans le roman un exutoire, sinon compensation et consolation.” Dixit une femme. Ouf !
La précieuse risque donc pour sa santé morale et physique. Mais l’enjeu est de taille, faire admettre à une société encore (et encore …) dominée par le masculin, que les femmes peuvent penser, accéder aux subtilités de la conversation galante et sérieuse. Dans ce cas, quelques excès sont permis. Comme toute revendication minoritaire, les plaidoyers précieux se trouvent ponctués de considérations aristocratiques, formes de complexes de supériorité, si ce n’est l’inverse. Allons même plus loin, les précieuses ont une très haute idée d’elles-mêmes. Voici comment Mlle de Montpensier raille les soeurs d’Aumale, Suzanne et Jeanne : “Elles avaient de la vertu, mais elles croyaient qu’il n’appartenait pas aux autres d’en avoir, et elles méprisaient toutes celles qui en avaient, leur imaginant des défauts si elles n’en avaient pas, ou les exagérant pour peu qu’elles en eussent; enfin elles critiquaient tout le monde.”4. Sont-elles pour autant ridicules ?
En forme de conclusion, revenons à la distribution des personnages dans Les Précieuses ridicules. Elle n’a sans doute pas été assez lue. De qui se moque Molière ? Des précieuses ridicules. Certainement, c’est dans le titre, et à la page de la distribution des rôles, vous lirez comme moi : MAGDELON, fille de Gorgibus et CATHOS, nièce de Gorgibus, Précieuses ridicules. Mais regardez au-dessus : LA GRANGE et DU CROISY et vous lirez : Amants rebutés. Autrement dit, ceux qui agissent “à rebutons”, à tort. Et dont le fiel s’exprime par frustration. Tu me rejettes, je te rejette. Ou comme le dit si bien Lautréamont à propos de Maldoror : “Il est maudit, il maudit”. Alors, dans ce cas, qui est le plus ridicule ?
Simon DAIREAUX
- Pour toutes ces indications, et celles qui suivent, je m’en remets aux savants articles sur la préciosité de Philippe Sellier in Essais sur l’imaginaire classique, Honoré Champion, 2005 [↩]
- Philippe Sellier, Op. cit., p.197 [↩]
- Voir Stratégies de romancières. De Clélie à La Princesse de Clèves (1654-1678), (Honoré Champion, 1999) [↩]
- cité par Ph. Sellier, Op. cit., p.207 [↩]

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