Le Congo littéraire
Le Congo attira et continue d’attirer les écrivains de toutes nationalités. La question que l’on se pose naïvement, c’est : pourquoi le Congo ? Certes, les tensions politiques et sociales qui l’animent et les violences civiles qui s’y manifestent font de l’ancienne colonie belge un cas d’école pour le voyageur européen. Mais ces raisons ne sont pas déterminantes ; d’autres pays feraient l’affaire, en Afrique ou sur d’autres continents. Poursuivons donc l’investigation.
Citons tout d’abord quelques noms de ceux qui ont écrit (sur) le Congo : Joseph Conrad, André Gide, Vialatte et plus près de nous, Jean Rolin ou John Le Carré. Tous fascinés par ce pays. Première explication à cette étrange coïncidence : le mimétisme littéraire. Pour mieux comprendre Conrad, tous ont refait son expérience. L’idée étant de retrouver les lieux qu’il a arpentés pour écrire son voyage « au cœur des ténèbres ». C’est le cas de Jean Rolin qui ne cesse de le relire au cours de son périple. Un passage parmi tant d’autres de L’explosion de la durite en témoigne : « Lorsque le San Rocco appareille […], cela fait cent quinze ans, jour pour jour, que Joseph Conrad a lui-même appareillé de Kinshasa, à bord du vapeur Roi des Belges, pour cette remontée du fleuve dont il devait s’inspirer dans Au cœur des ténèbres. »1 .
Le rendez-vous de l’écrivain avec le pays d’accueil se fait toujours par le prisme de la littérature, à travers le regard de ceux qui ont découvert avant lui. Parmi les autres lectures de Rolin, citons encore Sebald, Les Anneaux de Saturne, souvent mentionné dans le cours du récit. La Recherche du temps perdu aussi, contrepoint sédentaire sans doute, art du décalage propre à Rolin en tout cas. En effet, que peut bien faire Albertine dans les ténèbres de Kinshasa ? Une question sans réponse, comme notre interrogation initiale, pourquoi le Congo ?
L’Enfer est sur terre
Une deuxième explication, plus décisive que la première, serait de voir dans le Congo un lieu infernal, le « cœur des ténèbres » comme nous invite à le penser Conrad. André Gide le disait déjà en 1925, il avait l’impression de se retrouver « de l’autre côté de l’Enfer ». A ceux qui souhaiteraient enfin vivre « une saison en Enfer », au cœur ou de l’autre côté, quelque chose a lieu pour eux au Congo, pays colonisé où des miliciens accomplissent les pires tortures sous l’ordre des administrateurs belges. Gide lit aussi Conrad durant son voyage et sans doute cette lecture l’amène t-elle à voir dans ces paysages de misère la vision infernale qui fascine tout lecteur d’Au cœur des ténèbres.
Relisons donc un passage parmi d’autres de Conrad : « Des formes noires étaient accroupies, prostrées, assises entre les arbres, appuyées aux troncs, cramponnées au sol, à demi surgissantes, à demi estompées dans l’obscure lumière, dans toutes les attitudes de la douleur, de l’abandon, du désespoir. […] Ils mouraient lentement – c’était bien clair. Ce n’était pas des ennemis, pas des criminels, ce n’était rien de terrestre maintenant – rien que des ombres noires de maladie et de famine, gisant confusément dans la pénombre verdâtre ».
« Ce n’était rien de terrestre », oui en effet, nous sommes au cœur des ténèbres, au centre de la terre, dans le giron infernal. Les images saisissantes de cannibalisme rapportées par Jean Rolin vont dans ce sens. Quelque chose a lieu au Congo, a déjà eu lieu pourrait-on dire, la misère, les tortures, l’horreur à l’état pur. Les écrivains ont depuis Conrad forgé un mythe, une image intemporelle d’enfer, un topos. John Le Carré n’en revenait pas lui aussi dans un texte récent : « Ce fut et cela restera le voyage le plus étrange de ma vie. Je partais dans un pays où je n’étais jamais allé, à la recherche de personnages que j’avais inventés. » Étrange pays que ce Congo : les écrivains y sont déjà allé avant de l’avoir vu. Conrad, Gide, et les autres ont déjà écrit l’Enfer. Reste à savoir pourquoi ces limbes ont élu résidence au Congo …
Simon DAIREAUX
- Jean ROLIN, L’explosion de la durite, P.O.L, 2007, p.104 [↩]

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