Guy Debord moraliste
L’étrange procès de la modernité à l’encontre du siècle classique semble se dissiper peu à peu. Le rigorisme des “messieurs de Port-Royal”, jugé liberticide au moment de l’émancipation soixante-huitarde, trouve de nouvelles interprétations au cœur de notre actualité. Premier affront à cette vulgate : La société du spectacle, publié en 1967, peut être considéré comme un traité de morale tout droit sorti du XVIIe siècle. Sur la forme, sa division en thèses, cette succession de courts paragraphes aux accents péremptoires, rappelle la poétique des traités classiques. Et sur le fond, nul doute que la dénonciation du spectacle est une reprise de la charge janséniste, originellement biblique, contre le voir ( < spectare). La vue, sens français par excellence, n’a pas toujours eu l’estime de tous. Pour résumer, dans une logique chrétienne, voir, c’est pêcher, et il faut toujours cacher les vanités du monde qu’on ne “saurait voir”.
Dans un ouvrage récemment réédité (L’Aveuglement salutaire, Honoré Champion), Laurent Thirouin propose d’établir un parallèle entre le réquisitoire contre le théâtre classique d’un Nicole et la critique de la société du spectacle d’un Debord. Apparemment, tout les éloigne, mais une parenté obscure, la filiation moraliste sans doute, les relie à travers les siècles. Commençons par le plus jeune, Guy Debord, dont le pamphlet s’articule autour de la dénonciation de “l’univers spéculatif“. Citons dans son entier la thèse 19, propos sur lequel s’appuie Laurent Thirouin : “Le spectacle est l’héritier de toute la faiblesse du projet philosophique occidental qui fut une compréhension de l’activité, dominée par les catégories du voir ; aussi bien qu’il se fonde sur l’incessant déploiement de la rationalité technique précise qui est issue de cette pensée. Il ne réalise pas la philosophie, il philosophise la réalité. C’est la vie concrète de tous qui s’est dégradée en univers spéculatif.” Le désir insatiable de voir transforme l’être en avoir, la chose est entendue. Face à la dimension artificielle, technique et sauvage de l’univers spéculatif, Guy Debord ne préconise pas grand chose. Simplement s’insurger contre et mettre à nu les rouages de l’industrie capitaliste. A une tout autre période, Nicole propose dans son Traité de la comédie (1667) d’en finir avec la société du spectacle. Notons au passage que les objets de critique ont changé en quelques siècles : Nicole milite contre la perversité de la comédie moliéresque notamment, Debord et ses poursuivants contre la médiatisation mensongère. De l’école des femmes à l’école des fans, il n’y aurait qu’un pas ? Assurément non. Difficile alors d’allier la cause de Port Royal pour un moderne du XXIe siècle. Et pourtant, il suffit de déplacer de quelques pas la cible, et vous verrez qu’un moralisme chrétien est finalement soluble dans notre présent.
Pour Nicole, la comédie classique, dès lors qu’elle révèle les vices de la société laisse trop de liberté d’interprétation au public débile. Doit-il se méfier et s’offusquer d’un personnage mal intentionné, ou peut-il se laisser contaminer par la force du mal ? Les préfaces des dramaturges de l’époque sont éloquentes sur ce point : il s’agit pour eux de légitimer leurs pièces, et, pour cela, de rappeler que le vice n’est là que pour être battu en brèche. Il n’empêche, ce spectacle est dangereux pour Nicole, car montrer : c’est légitimer. La méthode de Nicole est donc fort simple. Le seul moyen de ne pas se laisser influencer est de fermer les yeux face à l’univers spéculatif de la comédie. “C’est cet aveuglement salutaire, dit Saint Paulin, que le prophète demandait à Dieu, lorsqu’il dit : Empêchez mes yeux de voir la vanité; et que le seigneur préfère aux yeux clairvoyants des Juifs, lorsqu’il leur dit : Si caeci essetis, non haberetis peccatum. Si vous étiez aveugles, vous n’auriez point de péché.”1 . Bien sûr, ce réquisitoire a des allures de tartufferie. Nicole a bien lu les pièces, en a vu certaines, et ce n’est qu’après coup qu’il rend son jugement. Mais, plus sérieusement, face aux dangers de l’ère médiatique, aux ravages du virtuel sur les jeunes classes, au contenu abrutissant des chaînes privées et publiques, à tout ce que la médiatisation permet, le conseil de Nicole est on ne peut plus pertinent : il faut s’empêcher de regarder, et cet aveuglement salutaire sera la promesse de lendemains vertueux.
Simon Daireaux
- cité par Laurent Thirouin, Op. cit., p.242 [↩]

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