Le bovarysme est habituellement défini comme un « pouvoir qu’a l’homme de se concevoir autre qu’il n’est ». En référence au personnage du roman de Flaubert, Emma Bovary, ce néologisme conserve un sens péjoratif. Dans le domaine médical ou psychanalytique, le bovarysme désigne un état d’insatisfaction affective, plus spécifiquement, « une conduite névrotique narcissique s’accompagnant d’une perturbation de la fonction du réel et d’une exagération des activités imaginatives fréquente chez les hystériques et dans certains états limites avec système d’idéalisation défensif » (Grand Dictionnaire de la psychologie). En bref, qui dit bovarysme dirait nécessairement frustration d’un rapport au réel, tentative de réalisation de soi et d’épanouissement dans un univers imaginaire.
Madame Bovary et les autres
La notion est introduite par Barbey d’Aurevilly qui emploie le mot « bovarisme » dans Les Œuvres et les hommes en 1865, soit huit ans après la parution de Madame Bovary. La notion renvoie clairement au personnage de Flaubert accusé de rêver une vie fantasmatique en réaction à un quotidien social et sentimental des plus médiocres. On se souvient de quelques extraits du roman de Flaubert où le bovarysme d’Emma se manifeste. Un exemple parmi tant d’autres, le bal chez les Vaubyessard. Emma danse avec celui « qu’on appelait familièrement Vicomte ». La danse est sensuelle, lascive : « leurs jambes entraient l’une dans l’autre » nous dit le narrateur. Quant au pauvre Charles qui s’ennuie près de la rampe, c’est ses genoux qui « lui rentraient dans le corps ». Le moment d’extase procuré par la valse est suivi d’une retombée. Revenue à la maison, Emma est prise d’une rêverie, d’un pur moment bovaryque donc. Elle a réussi à voler un « porte-cigare en soie verte » le soir du bal et cet objet devient alors le prétexte à une réminiscence érotique : « Souvent, lorsque Charles était sorti, elle allait prendre dans l’armoire, entre les plis du linge où elle l’avait laissé, le porte-cigares en soie verte. Elle le regardait, l’ouvrait, et même elle flairait l’odeur de sa doublure, mêlée de verveine et de tabac. A qui appartenait-il ? … Au Vicomte. C’était peut-être un cadeau de sa maîtresse. » Le célèbre discours indirect libre flaubertien nous fait accéder aux pensées d’Emma. La forme du cigare (tout autant que celle des cannes d’Inde de Madame de Clèves au passage …) n’est certainement pas un détail anodin. Mais passons.
Le bovarysme ne se limite pas à déterminer le comportement du personnage inventé par Flaubert. La notion est rapidement devenue un principe constitutif des personnages littéraires. Fantasmer une autre vie, s’imaginer plus beau dans un monde plus beau, voilà en tout point ce dont rêve un don Quichotte ou plus tard un Julien Sorel. Ce qui rattache ces individus semble être leur curiosité pour la littérature. De Cervantès à Stendhal puis Flaubert, les personnages « bovaryques » puisent le fond de leur action dans leurs livres de chevet. Prenons l’exemple de Mathilde de la Mole dans Le Rouge et le noir, emblème d’un bovarysme poussé à l’extrême. Sa passion pour Julien Sorel n’est pas un pur sentiment amoureux mais plutôt une tentative pour coller au plus près des exemples littéraires de femmes passionnées. Elle lit Manon Lescaut, La Nouvelle Héloïse, Les lettres d’une religieuse portugaise et voit alors Julien comme une figure d’amant roman-tique. Elle reconnaît souvent avoir été emportée par son « imagination folle » dans son aventure avec Julien. Mais un geste héroïque de la part de son amant et elle retombe dans sa folie. Il suffit que Julien saisisse une vieille épée du Moyen Âge en faisant mine de la transpercer pour qu’elle retombe dans un bovarysme prématuré. « Elle lui proposa sérieusement de se tuer avec lui » nous dit le narrateur. Mathilde, à la différence d’Emma, prend au sérieux ses fantasmes, et c’est là son « drame personnel » dirait Lacan.
Philosophie du bovarysme
Deux ouvrages récents ont remis au goût du jour le bovarysme, pour en montrer la complexité. Les éditions Rivages rééditent un texte de 1903 de Georges Palante sous le titre Le bovarysme. Une moderne philosophie de l’illusion (2008) tandis que Per Buvik coordonne la publication d’un texte non moins récent de Jules de Gaultier, Le bovarysme. La psychologie dans l’œuvre de Flaubert (suivi d’une série d’études …) (éditions du Sandre, 2007). Ces deux livres permettent de voir que le bovarysme a très tôt été analysé, non comme une pathologie, mais comme une « tendance humaine par excellence ». Certes, Emma Bovary constitue un cas limite, une sorte de « bovarysme pathologique », mais la faculté de se penser autre ne doit en rien constituer une tare psychologique. Comme l’écrit Annika Mörte Alling1 : « Le problème d’Emma n’est pas qu’elle se conçoive autre, mais qu’elle soit impuissante à réaliser la conception qu’elle se forme d’elle-même. » Dans son essai datant de 1902, Jules de Gaulthier montre clairement que le bovarysme est « une puissance élémentaire », chose la mieux partagée au monde donc. Il prend appui sur les jeux d’enfants pour étayer son propos. Sur le principe du « je serais une grande dame et tu viendrais me faire une visite », on peut aisément concevoir que tous les enfants sont bovaryques.
Commentant l’œuvre de Gaulthier, Georges Palante s’interroge lui aussi sur cet universel du bovarysme. Posant le problème du rapport du réel et de l’illusion, Palante en vient à considérer l’être humain comme une « colonie d’instincts ». L’auteur reprend un principe nietzschéen en distinguant deux personnalités : la personnalité soi-disant supérieure et les sous-personnalités qui seraient les « consciences bovaryques ». «Le bovarysme n’aurait-il pas son siège dans quelques uns des sous-moi qui composent notre complexe nature psychologique ? » se demande Palante2 . Au terme de son essai, l’auteur finit par proposer de voir dans la personnalité bovaryque un autre nous-même, non pas une chimère condamnable, mais un simple possible exploré le temps d’une lecture ou d’un regret. Qui peut donc nous donner le fin mot de l’histoire ? « Madame Bovary c’est moi », disait l’autre. Et tous les autres répondent : Et moi et moi et moi …
Simon Daireaux
Accéder aux autres questions :
- « Le bovarysme et le désir triangulaire. Deux théories sur l’être humain appliquées à la littérature » in Jules de Gaultier, Le bovarysme. La psychologie dans l’œuvre de Flaubert (suivi d’une série d’études…), éditions du Sandre, 2007, p.232 [↩]
- Georges Palante, Le Bovarysme. Une moderne philosophie de l’illusion, Rivages Poche / Petite Bibliothèque, 2008 [↩]

Merci, grâce a votre site j’en ai appris un peu d’avantage au bovarysme! Mon professeur n’est pas toujours très clair ^^