Illustration pour Histoire de Blondine de Simone d’Avène, bnfAu XVIIIème, le genre du conte de fées littéraire, né sous les plumes de Mme d’Aulnoy et Charles Perrault aux alentours de 1690, se voit renouvelé par différentes orientations : orientalisante, sous l’influence des contes des Mille et une nuits traduits par Antoine Galland, parodique et libertine avec des auteurs majoritairement masculins tels que Crébillon ou Voisenon ou encore moralisante, dans la lignée de Fénelon puis Mme de Beaumont qui réécrit dans une perspective moralisante et éducative nombre de contes de ses prédécesseurs. Du fait que, dans sa dizaine de contes de fées publiés entre 1737 et 1756, Mlle de Lubert se soit tenue en apparence en marge de ces nouvelles orientations -sans être pourtant la seule à procéder de la sorte, on a parfois relégué cette conteuse, et cela dès son époque, au rang de minores entêtée de féerie. La critique moderne est d’ailleurs encore partagée sur la valeur à attribuer à ses contes de fées. En effet, en raison d’une attribution plus que douteuse de deux œuvres à Mlle de Lubert (un conte à forte dimension parodique et scatologique, La Princesse Coque d’œuf et le prince Bonbon et un récit scatologique, l’Histoire secrète du prince Croqu’étron et de la Princesse Foirette), la palme de l’extravagance lui a été unanimement décernée et il s’en est suivi trois interprétations : soit on a fait d’elle une conteuse médiocre et de mauvais goût guère digne d’intérêt1 , soit on a vu, dans son écriture, l’expression de purs fantasmes, de « délires névrotiques2 », soit, enfin, ses contes ont été lus comme les prémisses de la littérature de l’absurde, sans que cette interprétation témoigne d’un jugement de valeur réprobateur3 . D’autres critiques, comme Aurélia Gaillard et Anne Defrance4 , se sont, en revanche, attachés à montrer que les contes de Mlle Lubert pouvaient tout à fait supporter une étude proprement littéraire et minutieuse et c’est précisément cette optique qui a sans cesse guidé notre travail.

imagerie-publicitaire-au-bon-marche-bnf.jpgDans notre mémoire de M1, cantonné à la seule étude du conte de Tecserion (1737), nous dépassons l’idée communément admise par la critique contemporaine à propos de la préface de Tecserion, “le Discours préliminaire qui contient l’apologie des contes de fées”, que les contes de Mlle de Lubert ne répondent qu’à une seule et unique exigence : la recherche du plaisir, en montrant que le genre féerique, tel qu’il se pense et s’écrit chez cette conteuse, se comprend selon une influence épicurienne fondamentale. La pensée épicurienne, qui fait du plaisir le souverain Bien, se retrouve ainsi à trois niveaux dans Tecserion. Tout d’abord, cette philosophie sous-tend la théorisation du genre féerique qui a cours dans le Discours préliminaire, selon lequel les contes de fées sont « bons pour ceux qu’ils amusent, qu’ils désennuient, parce que le divertissement, comme on l’a déjà dit est un bien, et l’ennui un mal ». Ensuite, l’univers féerique et fantaisiste de Tecserion suggère cette philosophie qui pense le monde et l’homme dans un mouvement perpétuel et insaisissable. Le recours systématique à la métamorphose et l’usage de l’anagramme, par exemple, se sont ainsi chargés d’une signification plus profonde, en illustrant une instabilité fondamentale des êtres et des choses. Enfin, le conte de Tecserion propose une éthique amoureuse aux accents épicuriens. Il est ainsi le lieu d’une confrontation des deux conceptions de l’amour propres au XVIIIème siècle, l’amour-passion et l’amour-goût, qui trouve un compromis au cœur de l’utopique société de Vénus où l’amour-goût y est érigé au rang de loi, se trouvant alors préservé des affres de la passion comme du libertinage qui le pervertit.

Notre mémoire de M2 étend l’analyse à l’ensemble des contes de Mlle de Lubert. Les deux objets que se partagent à l’envi les fées lubertiennes, c’est-à-dire la baguette magique et le grand livre, y sont considérés comme l’expression d’une poétique qui travaille les contes de Mlle de Lubert. Tandis que la baguette magique ouvre le conte au divertissement, à la légèreté, à la profusion fantaisiste mais cristallise aussi le risque pour la conteuse de se laisser aller à la facilité, le grand livre signale, quant à lui, la dimension fondamentalement ludique et intertextuelle du conte de fées de Mlle de Lubert. D’unepart, il est ainsi le lieu d’une complexification narrative de la forme simple du conte par un jeu constant avec les codes romanesques et féeriques, tout autant qu’avec les attentes du lecteur (le conte de La princesse Camion (1743) s’offre, par exemple, comme un roman baroque en miniature, à l’instar de la princesse éponyme métamorphosée en minuscule poupée, tandis que la majorité des contes livrés en 1743 relèvent de la forme du conte-gageure, favorisant une mise en suspens de l’intrigue par le jeu d’oracles mystérieux qui ne s’explicitent qu’en toute fin de récit). D’autre part, le conte de fées de Mlle de Lubert est le lieu de réels enjeux de réécriture allant de l’écriture pastichante (la conteuse se révèle en particulier sensible au marivaudage) au détournement parodique sur le mode des contes qui lui sont contemporains. Cette dimension intertextuelle tend même à se radicaliser dans les derniers contes publiés de l’auteur, puisque Mlle de Lubert intègre deux contes Peau d’Ours et Etoilette dans le roman Les Lutin du château de Kernosy de Mme de Murat (1753) et propose une version entièrement remaniée de La Tyrannie des fées détruite de Mme d’Auneuil (1756). Un phénomène de réécriture se retrouve encore au cœur même de ces contes : Peau d’Ours et La tyrannie des fées détruite remaniée s’offrent ainsi comme le retournement du conte courtisan à la gloire de la monarchie louis-quatorzienne tel qu’il a pu s’écrire à la fin du XVIIème siècle, tandis qu’Etoilette propose une adaptation féerique de la chantefable d’Aucassin et Nicolette.

Les résultats de nos recherches nous ont, en définitive, permis de contester une interprétation par le non-sens et l’extravagance de la féerie de Mlle de Lubert, la forme ne pouvant y être dissociée du fond. Qui plus est, chaque élément constitutif du conte, qu’il soit de nature symbolique, stylistique ou compositionnel, s’avère inscrit au coeur d’une composition cohérente et extrêmement minutieuse qui ouvre à des significations éthiques, politique et philosophiques. Pour autant, Mlle de Lubert se garde bien de réduire la féerie à l’illustration d’une idée, d’en faire un outil de propagande intellectuelle comme a pu le faire Voltaire. Dans ses contes, le ludique vaut tout autant que le sérieux, et, l’épicurisme n’étant jamais loin, on y goûte autant à l’illusion qu’à la vérité.

Bibliographie essentielle

  • Mlle de Lubert, Contes. Edition critique établie par Aurélie Zygel-Basso, volume 14 de La
    Bibliothèque des génies et des fées (dir. P. Sellier et N. Jasmin), Paris : Honoré Champion,
    coll. Lumières classiques, 2005, 586 p.
  • Mlle de Lubert, Tecserion ou Le prince des Autruches. Edition établie par J. Cotin et E.
    Lemirre, illustrations de C. Lacroix, Paris : Gallimard, Le Promeneur, coll. Le Cabinet des
    lettrés, 1997, 171 p.
  • Le Conte merveilleux au XVIIIème : une poétique expérimentale. Textes réunis par Régine
    Jomand-Baudry et Jean-François Perrin, Paris : Kimé, 2002, 434 p.
  • DEFRANCE, Anne, « Détournements et leurres : l’objet magique dans les contes de
    Marguerite de Lubert », Esthétique et poétique de l’objet au XVIIIème siècle.
    Lumières, n°5, 1er
    semestre 2005. Edition dirigée par C. Martin et C. Ramond, Bordeaux : Presses universitaires
    de Bordeaux, 2006, pp. 143-156.
  • ROBERT, Raymonde, Le Conte de fées littéraire en France de la fin du XVIIème à la fin du
    XVIIIème
    . Supplément bibliographique 1980-2000 établi par N. Jasmin avec la participation de
    C. Debru, Paris : Honoré Champion, coll. Lumières classiques, 2002, 558 p.
  • SERMAIN, Jean-Paul, Le Conte de fées du classicisme aux Lumières, Paris : Desjonquères,
    coll. L’esprit des lettres, 2005, 284 p.

 

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  1. Cet avis a encore été soutenu dans l’ouvrage pourtant récent de Sophie Raynard, La Seconde préciosité. Floraison des conteuses de 1690 à 1756, Suppléments aux Papers on French Seventeenth Century Literature, Tübingen : GNV, 2002, Biblio 17 –130. []
  2. L’expression est de Raymonde Robert dans Le Conte de fées littéraire en France de la fin du XVIIème à la fin du XVIIIème, Paris : Honoré Champion, 2002, p. 184. []
  3. Voir Alain Montandon, « Cris et vertiges de Mlle de Lubert », Le Conte merveilleux au XVIIIème : une poétique expérimentale. Textes réunis par R. Jomand-Baudry et J.-F. Perrin, Paris : Kimé, 2002, pp. 332-342. []
  4. Voir Aurélia Gaillard, « Le corps enchanté chez Mme de Villeneuve et Mlle de Lubert : exploration des corps amoureux et invention poétique dans quelques contes de 1740 », Le Conte merveilleux au XVIIIème : une poétique expérimentale, pp. 295-309. Voir Anne Defrance, « Détournements et leurres : l’objet magique dans les contes de Marguerite de Lubert », Esthétique et poétique de l’objet au XVIIIème siècle. Lumières, n°5, 1er semestre 2005. Edition dirigée par C. Martin et C. Ramond, Bordeaux : Presses universitaires de Bordeaux, 2006, pp. 143-156. []
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